Archive pour la catégorie 'Le Moyen-Age'

Le droit viking

monnaie viking

La Saga d’Egill fils de Grimr le Chauve évoque un grand nombre de poèmes usant des kenningar. Le personnage central déclame des strophes dans des circonstances très différentes : moments de bravoure, passages héroïques, éloges, revendications juridiques… Ce dernier point est présenté ci-dessous. La société scandinave du moyen-âge est portée sur le droit et c’est au cours de grandes assemblées que l’on rendait la justice. Le « Thing  » est le rassemblement des clans pour faire valoir son droit. Il consiste en une réunion d’hommes libres dans le but d’obtenir des réparations pour des dommages causés par un tiers. Ces réunions sont souvent animées et arbitrées par un roi ou un prêtre, le « godi » qui va instruire l’affaire et juger. Il arrive que les litiges pour lesquels les préjudices sont très graves, demeurent insuffisamment dédommagés. Dans ces cas, le viking lésé peut provoquer en duel son opposant. Cette issue est fréquente dans les sagas islandaises. Lors d’un différend portant sur un droit de propriété avec les proches du roi de Norvège, Egill Skallagrimsson porte ses revendications devant la cour royale. Les voici avec le sens probable des kenningar :

 » Le buisson d’épines déclare (l’arbre ou l’arbrisseau vaut pour la désignation de l’homme / le fait de porter une broche pour fermer la tunique en fait ici un Kenning que l’on pourrait traduire par « porteur de broches » )

Née d’esclaves mon char de la rivière (la rivière de la corne est la boisson contenue dans la corne à boire / le char est la femme qui apporte la boisson)

De la corne. Cet önundr ne s’affaire

Qu’à sa cupidité. Secoueur de lances, (Le secoueur de lances est un surnom pour le dieu Odin)

J’ai épousé une Norne de l’aiguille (la Norne est la fileuse du destin dans la mythologie ; ici il s’agit de la femme)

Attitrée à l’héritage ;

Accepte, descendant d’Audi (Audi est un roi ancestral, son descendant est le roi contemporain d’Egill, Erik)

Les prompts serments. « 

Cette strophe peut se dire de la manière suivante :

« Le porteur de broches déclare

Que la femme m’apportant à boire est de lignée esclave.

Cet Onundr ne pense qu’à sa cupidité. Odin

Voit que j’ai épousé une femme

A qui revient l’héritage ;

Acceptez, roi,

nos prompts serments ! »

Ainsi les revendications légitimes dans le droit des sociétés païennes utilisent la langue des dieux ; celle qui permet de prendre à témoin Odin, le dieu suprême de la poésie et du droit divin.

 

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 24 décembre, 2014 |Pas de commentaires »

La mutilation qualifiante

Le thème de la mutilation qualifiante est commun à toute l’arborescence mythologique indo-europénne. Elle apparaît comme un sacrifice d’un personnage divin. Cette expérience est relatée dans plusieurs versions mythologiques. Ce sacrifice permet au dieu de s’approprier des pouvoirs ou de garantir un droit.

Si nous prenons le cas celtique, le dieu irlandais Nuada (ou le gaulois Nodons) perd son bras droit dans une bataille. Cette infirmité est incompatible avec la fonction souveraine ; le dieu médecin Dian Cecht lui greffe alors un bras en argent, lui permettant ainsi de redevenir roi. Ce mythe est errodé et difficile à comprendre de prime abord. Les parallèles de Georges Dumézil entre les mythes des sociétés européennes préchrétiennes démontrent un fond commun qui permet de comprendre davantage le sens de cette mutilation.

Chez les Norrois, le dieu Tyr subit la même amputation. Afin de gagner la confiance du loup Fenrir qui menace le monde des dieux, Tyr sacrifie son bras droit dans la gueule de l’animal. Cet acte de bravoure permet aux autres dieux d’enchaîner le loup et d’éviter leurs fins. Tyr devient le dieu manchot mais surtout le dieu juriste. En effet, dès lors il incarne le serment juridique dans les sociétés païennes. Il a effectivement engagé son bras droit dans une procédure juridique, un gage, un  pacte avec le loup, tout en étant conscient du piège qu’il tendait à l’animal, seul moyen de garantir la survie de la société divine.

On retrouve aujourd’hui des traces de cet épisode dans le fonctionnement de nos institutions du droit. La main droite sert toujours à prêter serment et engage celui qui la lève dans une procédure.

Ainsi on appréhende les kenningar de la dextre sous une forme plus floue car apparaissant comme un lointain souvenir ; mais dont la vivacité au XXI ème siècle est toujours bien ancrée.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 21 novembre, 2014 |2 Commentaires »

L’exploit de l’ivresse

corne

Dans la Saga d’Egill fils de Grimr le Chauve, le héros est dépeint comme un gros buveur de bière et d’hydromel. Au cours d’une expédition, il se trouve à boire chez Armodr, un viking qui cherche à l’enivrer pour le trahir. Les beuveries étaient considérées alors comme de grands exploits.

Egill qui n’a de cesse de boire, déclame alors un poème justifiant de son ivresse :

« Vidons chaque corne, même si

Le Cavalier du cheval d’Ekkil

Porte le breuvage de la corne

Sans arrêt à l’Ullr de la poésie ;

Je ne laisserai rien dans la corne

De l’étang du malt

Même si le meneur du jeu de Laufi

Me porte la corne jusqu’au matin. »

Pour interpréter véritablement la strophe il faut décrypter les kenningar.

« Ekkil » est un roi de mer ; son cheval est le bateau et son cavalier l’homme, c’est à dire le marin.

« Le breuvage de la corne » est la bière.

« Ullr » est un dieu de la chasse et de l’hiver. On peut donc comprendre que « Ullr de la poésie » est le dieu de la poésie c’est à dire  Egill lui-même.

« L’étang du malt » est une belle image pour la bière.

« Laufi  » est un synonyme pour le mot « épée ». « Le jeu de Laufi » est un kenning pour la bataille.

Ainsi on pourrait exprimer le poème d’une manière beaucoup plus réaliste et dépourvue de magie :

 » Vidons chaque corne à  boire, même si le marin (son hôte, le viking Armodr) m’apporte (à Egill) la bière sans arrêt . Je ne laisserai rien dans la corne de bière, même si le guerrier me porte à boire jusqu’au matin ».

Ainsi l’acte banal d’ivresse méritait au Xème siècle dans les sociétés païennes de l’Europe du Nord une appréciation épique. Ce genre de visa déclamée dans des circonstances ordinaires révèlent une éloquence à rapprocher du culte odinique. Le dieu Odin acquiert le don de poésie en s’appropriant des cargaisons d’hydromel. L’ivresse poétique et l’inspiration divine sont des émanations du dieu magique. Ce genre d’exemple dans les sagas islandaises est légion. La renommée d’un guerrier était ainsi tenue par ses haut faits d’armes, mais aussi par sa tenue à l’alcool et son éloquence.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 8 novembre, 2014 |Pas de commentaires »

Les expressions du faciès dans la caste guerrière – témoignages

RISATHARTA

Cùchulainn est le « Hercule » irlandais. Il est le héros de l’antiquité celtique insulaire et ses hauts-faits nous sont parvenus par d’innombrables récits. Le personnage est connu pour ses transformations. Dans un épisode des Macgnimrada il est pris de contorsions :

« Il ferma un de ses yeux, au point qu’il n’était pas plus large qu’un chas d’aiguille et il écarquilla l’autre, au point qu’il était aussi grand que l’ouverture d’une coupe d’hydromel. »

Dans In carpat serda, on peut également lire un extrait remplis d’images expressives :

 » Il avala un des ses yeux dans sa tête, au point qu’à peine un héron sauvage aurait réussi à l’amener du fond de son crâne à la surface de sa joue, l’autre saillit et alla se placer sur sa joue, à l’extérieur. »

Ces grimaces singulières que connaît le héros répondent à différents codes. Lesquels ? En adoptant une approche globale des expressions guerrières de l’antiquité jusqu’au moyen-âge, nous pouvons approcher de la réponse.

Au Xème siècle, le viking Egill Skallagrimsson est reçu par le roi Adalsteinn après avoir guerroyé pour lui. Il s’installe au banquet, au siège d’honneur et attend une forte rétribution. Il garde son casque sur sa tête, pose son bouclier à ses pieds et son épée sur ses genoux, la tirant à moitié et la renfonçant alternativement dans le fourreau. Il se tient raide et droit, et refuse toute boisson. En outre, il fait descendre un des ses sourcils jusqu’à son menton tandis que l’autre monte jusqu’à la racine de ses cheveux, et cela aussi alternativement. Alors le roi se lève et lui offre un anneau précieux en compensation. C’est alors que ses sourcils regagnent leur place ordinaire et que le viking dépose casque et épée, et accepte enfin la coupe qu’on lui avait jusqu’alors vainement offerte.

Cette mimique est proche de celle de Cùchulainn. Sans doute s’agit-il d’une ancienne tradition : dans des circonstances graves, les hommes de guerre adoptaient des attitudes et grimaces qui établissaient leur rang, leur dignité et appuyaient leurs exigences.

Les textes qui témoignent de cette pratique sont épiques et très imagés ; ils versent souvent dans le fantastique. Mais leur corrélation au fil des âges révèle sans doute une pratique historique dans les castes guerrières depuis l’antiquité européenne jusqu’au moyen-âge. Les images poétiques dont nous disposons attestent d’un fond commun qui a été supplanté par les codes de la chevalerie liés aux valeurs chrétiennes du XIIème siècle.

Culte odinique, culte extatique

BersekrEchec

Odin est le dieu suprême des germains et des nordiques dans la période préchrétienne. Il représente le maître de la guerre, de la victoire, du savoir, de l’éloquence, de la magie, de la mort, de la fureur, de l’extase, des runes… Autant d’attributions qui font de lui le dieu incontournable dans le culte païen. Dans le Havamal (Les dits du Très Haut), Odin livre à travers des strophes poétiques son savoir appris à travers un parcours initiatique. Son autosacrifice qui consiste en sa propre pendaison et où on le transperce d’une lance, le plonge dans un état extatique de clairvoyance. De cette expérience il livrera des charmes sous forme de chants. En voici un qui se trouve être le onzième d’une longue énumération :

 » J’en sais un onzième :

Si je dois à la bataille

Mener mes amis de toujours

Je hurle contre ma targe

Et eux, pleins de force, s’élancent

Sains et saufs à l’assaut,

Sains et saufs en repartent ;

Sains et saufs en reviennent. « 

Ce lyrisme martial interpelle. Odin a donc le pouvoir de favoriser un état particulier aux guerriers, leur permettant de décupler leurs forces tout en garantissant leur survie au combat.

Boris Cyrulnik, professeur d’éthologie humaine à l’université du Var relate des expériences d’extase dans des situations extrêmes qui sont assez troublantes par leur ressemblance à la onzième strophe du Havamal. Dans son livre L’ensorcellement du monde, il rapporte des témoignages cliniques d’angoisse-extase :

« Un officier devait conquérir avec ses quelques hommes un champ découvert balayé par quatre mitrailleuses ennemies. Il savait qu’en donnant le signal d’avancer il déclencherait sa propre mise à mort et celle des autres. Il sentait un poids énorme sur ses épaules qui s’alourdissaient quand l’heure du signal approchait. Soudain, une joie immense l’avait envahi : »j’avais une vision quadruplée, je me rendais compte de chaque endroit d’où pouvait venir une balle, et du geste à commander pour l’éviter. Mon esprit allait dix fois plus vite et plus sûrement que d’habitude, et j’avais un sentiment de joie intense, le sentiment de me tenir au-dessus de moi-même : la guerre est le plus bel état… »

La fureur extatique est un trait du dieu Odin. Il est celui qui va déclencher l’ivresse poétique chez les scaldes (poètes islandais) ou la fureur invincible chez les guerriers. Il est l’archétype du changement d’état, un dieu chamane pour certains auteurs. Les textes qui nous sont parvenus démontrent à travers des tournures de phrases et des kenningar que les sociétés païennes accordaient une très grande importance à la révélation de l’individu en situation extrême, ou pour mieux dire à son dépassement. Il est extraordinaire de mettre des termes médicaux pour comprendre des formules poétiques.

Dans une expression latine, Adam de Brême livrera un condensé des plus précis de la nature du culte odinique : Wodan id est furor [Odin veut dire fureur].

 

 

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 27 septembre, 2014 |Pas de commentaires »

Lyrisme et compréhension

Cern

A l’époque où les kenningar étaient encore vivants dans les sociétés médiévales, on peut se demander comment ils étaient perçus. De toute évidence, le procédé est hermétique. La question est de savoir si sa construction complexe était destinée à impressionner un auditoire, ou s’il y avait un message ésotérique à délivrer de manière confidentielle.

Dans de nombreuses sagas vikings, on apprend que les « visas » ou poèmes déclamés en public qui contenaient des kenningar étaient compris. Parfois, l’auditoire mettait du temps à déchiffrer les images, mais il est attesté que le décryptage se révélait dans la plupart des cas rapportés. On a du mal aujourd’hui à percer ce mystère sur la réception du message par le public. S’agissait-il de gens avertis, introduit dans un ordre aristocratique particulier leur permettant d’accéder à cette connaissance ? ou bien s’agissait-il de tournures de phrases à la mode, populaires et répandues dans les clans ? Difficile et hasardeux de répondre à cela.

Une interrogation qui rejoint la précédente est de savoir comment les kenningar étaient retenus ou enseignés. Existaient-ils des moyens mnémotechniques facilitant leur transmission et leur mémoire ? Un jeu musical, un rythme particulier, une diction ? Je me propose de faire un parallèle avec la mythologie germano-scandinave qui pourrait expliquer partiellement leur enseignement.

Brunehilde, héroïne de l’épopée de Siegfried (Les Nibelungen), enseigne le savoir des runes par un chant dont voici la traduction :

«Elles sont gravées sur l’écu

Qui se trouve devant le dieu brillant,

Sur l’oreille d’Arvak

Et sur le sabot d’Alsvin

Sur la roue qui tourne

Sous le char de Rungnir

Sur les dents de Sleipnir

Et sur les chaînes du traîneau.

Sur la patte de l’ours

Et sur la langue de Bragi.

Sur la griffe du loup

Et sur le bec de l’aigle.

Sur les ailes sanglantes

Et sur la tête du pont,

Sur la paume de l’accouchée

Et sur les traces de réconfort.

Sur le verre et sur l’or,

Sur les signes tutélaires.

Dans le vin, le moût de bière

Et les lits de repos.

Sur la pointe de Gungnir

Et sur le poitrail de Grani

Sur l’ongle de la norne

Et sur le bec de la chouette.»

La connaissance des runes était réservée aux initiés. Dans les sagas islandaises, nous avons plusieurs exemples d’utilisation des signes gravés dans le bois à des fins magiques. Nous baignons donc dans un registre ésotérique. Le chant de Brunehilde est une succession de kenningar. Il apparaît donc à travers cet exemple d’enseignement que les kenningar étaient utilisés comme des cadenas d’une tradition hermétique. Le chant permettait sans doute la mémorisation du contenu. Les images transmettaient la connaissance aux initiés qui réussissaient à les décoder. Le lyrisme spirituel des sociétés préchrétiennes se révèle alors merveilleusement.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 20 septembre, 2014 |Pas de commentaires »

Les kenningar dans un « chant de travail »

Entrelacs5

Dans La Saga de Grimr le Chauve rapportée par Snorri Sturluson au XIIIè siècle, le viking Grimr compose un chant pour encourager ses hommes à travailler dans sa forge.

En voici le contenu ; j’ai ajouté les explications entre parenthèses.

« Grimr le Chauve travaillait ferme dans sa forge mais ses domestiques maugréaient, trouvant qu’il fallait se lever de bonne heure. Alors il composa cette visa :

Fort tôt faut se lever

La poutre du fer, (pour désigner un homme il est fréquent d’utiliser un kenning lié à un arbre ou un morceau de bois ; ici la poutre du fer est Grimr)

Celui qui veut exiger

Le souffle de l’avide de vent ; (le soufflet de la forge)

Je fais hurler le frappe-devant (le marteau) (« hurler » : notion de chant)

Sur l’or du possesseur de rayons (le métal en fusion)

Tandis que siffle (notion de musique)

Le soufflet affamé de vent.  »

Le rythme de la strophe est comparable à celui d’un chant. La création d’un poème sans utilité pratique pour des travailleurs paraît improbable. Nous en déduisons donc qu’il s’agit d’un chant de travail. Son but est de dynamiser les hommes qui participent au dur labeur de la forge. Le fait que l’auteur rappelle en avant-propos la difficulté à se lever des domestiques, renforce l’idée que sa composition a été motivée pour encourager ses hommes.

Compris par tous les participants, ce chant suppose que les kenningar étaient communs aux hommes du clan. Le savoir n’était donc pas réservé aux nobles, ou aux propriétaires. Il y avait un système de transmission clanique.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 26 juillet, 2014 |Pas de commentaires »

Le Sonatorrek – chef d’oeuvre de la poésie scaldique

EGILL

Le Sonatorrek est un poème attribué au viking Egill Skallagrimsson. Ce dernier fut un guerrier intrépide et un grand orateur. Ces poèmes nous sont rapportés par Snorri Sturluson et témoignent d’une maîtrise de l’emploi des kenningar. Dans ce long poème, Egill évoque ses deux fils disparus et tout le chagrin qu’il en ressent. Littéralement Sonatorrek signifie « l’irréparable perte des fils ». Voici une traduction de Régis Boyer et entre parenthèses l’explication des kenningar utilisés:

1- M’est bien pénible

De mouvoir la langue

Et de soulever

La mesure du chant (la langue) ;

N’est point prometteur

Le larcin de Vidurr (Vidurr est un nom  du dieu Odin ; son butin est la poésie)

Ni facile à tirer

De la cachette de l’âme (la poitrine).

 

2- Ne jaillit point sans peine

Car chagrin provoque

Cette oppression

Du séjour de pensée (tête)

L’heureuse trouvaille (nectar poétique)

De l’époux de Frigg (Odin)

Autrefois emportée

De Jötunheimr (monde des géants d’où Odin a volé le savoir poétique),

 

3- La sans-défaut (la boisson poétique)

Qui remit en marche

Le vaisseau

De Nökkver (nom d’un nain dans la mythologie nordique).

Le sang du géant (la mer -qui a été faite du sang du géant primitif Ymir-)

Gronde

En bas des portes

Du hangar à bateau de Nainn (Nainn est aussi le nom d’un nain).

 

4- Car mon lignage

Au terme touche,

Foudroyé à outrance

Comme arbres en forêt ;

N’est point homme  joyeux

Celui qui les membres porte

De ses parents morts

Des bancs jusqu’en terre (les bancs où vivaient les membres de la maison).

 

5- Pourtant il faut

Que de ma mère la mort

Et de mon père la perte

D’abord je dise,

Et je l’exhale

Du temple des paroles (la bouche),

La charpente de louange (la langue ?)

Que le langage orne de feuilles (éloges).

 

6-Cruelle me fut la brèche

Que la vague opéra

Dans la baie des parents

De mon père;

Vacante je sais

Et large ouverte

La faille que la mer

Fit en prenant mon fils.

 

7-Féroce Ran (épouse d’Aegir, dieu des océans)

A fait ravage autour de moi,

Dépourvu suis

De ceux que j’aimai;

La mer a rompu

Les liens de ma race,

Le ferme fil (image renvoyant au filet d’Aegir qui a la réputation d’attirer les marins pour les pendre à ses mailles)

Entre mes mains.

 

8-Sache, si cette offense

Par l’épée se réglait

Que le brasseur de bière (Aegir dont le brassage de bière est la fonction officielle)

Aurait fini son temps;

Si je pouvais rencontrer

Le frère du tourment de la vague (le tourment de la vague est le vent qui est lui même frère d’Aegir)

je l’irais affronter

Lui et l’épouse d’Aegir (Ran).

 

9-Pourtant, je n’eusse point

Pensé avoir la force

D’entrer en litige

Avec la meurtrière du fils (Ran),

Car à tout le peuple

Eclate aux yeux le fait :

Le vieux féal (l’homme libre)

Est sans descendance.

 

10-La mer m’a fait

Grand pillage,

Cruel de dire

La perte des parents,

Depuis que le

Bouclier de ma race (sa descendance)

Sur les chemins de joie (les chemins qui mènent à l’autre monde),

Mort, a disparu.

 

11-Je le sais bien moi-même

Que dans mon fils

Ne croissait point

Nature de mauvais féal,

Si ce bois de l’écu (le guerrier, son fils)

Avait atteint maturité

Tant que le Goth des armées (le dieu Odin)

Ne l’eût saisi.

 

12-Il estimait toujours

Ce que disait son père

Quand même tout le peuple

Autre chose eût dit,

Il me soutenait

Plus que nul autre

Et de ma force était

Le plus sûr soutien.

 

13- Souvent me rappelle

Le souffle

Du géant (le vent)

L’absence de frères (le deuil de ses deux fils)

J’y réfléchis

Quand s’enfle la bataille,

Je scrute alentour

Et pense à ceci :

 

14-Quel autre féal

Fidèle envers moi

Me protégera

Dans la bataille ?

M’en est souvent besoin

Près des perfides ;

Me faut voler prudent

Si mes amis décroissent ;

 

15-Bien dur à trouver

Celui que pouvons croire

Parmi le peuple

De la potence d’Elgr (élan, surnom d’Odin) (la potence d’Odin est Yggdrasil le frêne cosmique, axe du monde)

Car il est bon pour Hel (le monde souterrain qui deviendra l’enfer chez les chrétiens)

Qui rejette sa race

En vendant pour des bagues

Le cadavre de son frère.

 

16-Souvent je trouve

Que qui demande argent

(strophe mutilée)

 

17-On dit aussi

Que nul n’obtient

Compensation pour fils

S’il n’en engendre lui-même

Un autre

Qui pour autrui soit

Estimé même homme

Que son frère.

 

18-Je n’aime plus

La compagnie des hommes,

Quand même chacun

Y maintient la paix ;

Au palais de Bileygr (Odin)

Le fils est arrivé,

L’enfant de ma femme,

Retrouver les siens.

 

19-Mais le prince

Du moût du malt (la bière ; le prince de la bière est Aegir)

D’un cœur ferme

Contre moi se dresse ;

Je ne puis plus

Maintenir droit

Le char de la raison (la poitrine),

La proue du sol.

 

20-Depuis que le feu de la fièvre (la maladie)

Haineusement

Ravit mon fils

De ce monde,

Lui dont je sais

Qu’il évita

Prudent, la tare

De l’opprobre.

 

21-Je me souviens encore

Quand l’ami des Goths (Odin)

Enleva

Dans le monde des dieux

Le frêne de ma race (son fils),

Celui qui crût de moi

Et de la souche parente

De ma femme.

 

22-J’avais bons rapports

Avec le seigneur à la lance (Odin),

J’étais sans crainte,

Plaçant en lui ma foi,

Avant que l’ami des chars,

Le chef de la victoire (Odin)

N’eût déchiré

Notre amitié.

 

23- Aussi je ne sacrifie point

Au frère de Vili (Odin)

Au seigneur des dieux

De bon cœur,

Bien que l’ami de Mimir (Odin)

N’ai fait en compensation

De mon malheur un don (la poésie et l’éloquence, attributs d’Odin)

Que je tiens le meilleur.

 

24-Il m’a doté d’un art

L’ennemi du Loup, (Odin)

L’habitué au combat,

Dépourvu de défaut

Et de cette nature

Qui me fit obliger

Mes ennemis à dévoiler

Leurs supercheries. (la sagacité, un des dons du dieu Odin)

 

25-A présent tout m’est dur :

La sœur de Njörvi, (la nuit)

Ennemi du Double, (Odin)

Sur le cap se tient ; (pour attendre les morts)

Serai pourtant joyeux,

De bon vouloir,

Et sans crainte

Mort attendrai.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 9 mars, 2014 |1 Commentaire »

Les kenningar et le chant

Les strophes à contenu magique ou religieux retrouvées en Europe à l’époque de l’apogée des kenningar révèlent leur usage de manière embryonaire. La force de conjuration magique que revêtaient les sons de la langue pouvait facilement mener à relier entre elles des syllabes qui rimaient, comme cela se voit effectivement dans les charmes qui ont été conservés. Si nous pouvons en outre admettre que l’hymne adressé aux dieux était chanté, on comprend très bien que le nombre des syllabes et des vers ait été fixé par une règle. On peut en revanche difficilement objecter que la libre répartition des syllabes accentuées et inaccentuées ne puisse pas s’accorder avec une mélodie, parce que nous ne pouvons pas nous faire une idée de ce que pouvait être le chant chez les anciens germains.

L’emploi des kenningar pourrait aussi indiquer une origine provenant du chant rituel réservé au culte. Il est habituel dans la poésie hymnique, que les dieux soient invoqués par différents noms célébrant leurs actions. Nous lisons dans une strophe dédiée au dieu Thor : « Tu as démembré Kjallandi, tu as tué Lut et Leidi, tu as répandu le sang de Buseyra. » Ce qui est dit ici sous la forme d’une sorte de litanie faite de courtes phrases aurait aussi bien pu être résumée en épithètes décoratifs, à l’exemple des kenningar qui nous sont transmis, telles que « fendeur du crâne de Hrungni », « anéantisseur des géants », ou ennemi « du serpent cosmique ».Il est frappant que la langue scaldique emploie si volontiers des noms de dieux dans ses périphrases poétiques. Un guerrier est appelé « Balder du bouclier » ou « de l’armure », « Freyr du combat » ou «  de l’épée », « Gaut du fer » ou du « casque ». L’empiètement sur le domaine divin se comprend mieux si la technique du kenning s’est élaborée dans la poésie réservée au culte.  Nous ne pouvons que nous étonner d’apprendre que les fils de paysans islandais ou les têtes brûlées qui figuraient dans la truste guerrière aient pu prendre plaisir à une telle poésie.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 21 février, 2014 |2 Commentaires »

De l’origine

GuerriersHache

L’origine des kenningar est à notre portée. Oui, pas très loin de nous. Peu importe les années, les siècles qui nous séparent des locuteurs. Nous pouvons retrouver le chemin en se frayant un passage dans la broussaille du temps. Régis Boyer est professeur à l’université de Paris-Sorbonne, et auteur de nombreux ouvrages sur les sagas, les civilisations et religions de l’Europe du Nord. Voilà ce qu’il nous livre quant à l’origine des kenningar. Cet article est à rapprocher des articles « magie » publiés.

« Mais ce côté savant d’une science magique, pour impressionnant qu’il soit tendrait à s’effacer chez Odin, devant son aspect de maître du savoir poétique, de l’art scaldique donc. Rappelons qu’il s’agit là d’un genre de composition poétique extrêmement élaborée sans doute par une manière de caste dont les membres s’attachaient à la suite d’un roi ou d’un chef : les Islandais, pour des raisons qui demeurent inexpliquées, se feront une spécialité du genre à l’époque (…).Leur mètre principal ou drottkvaett est d’une complexité qui laisse loin en arrière les contorsions les plus subtiles de nos Grands Rhétoriqueurs. Le principe consiste, pour exprimer quelques stéréotypes (…), à bouleverser la syntaxe et à forcer la langue dans ses derniers retranchements pour satisfaire à un certain nombre de procédés formels classés : allitérations savantes, retours de graphies, accentuation, déclamation sur plusieurs registres, etc. Ces artifices de facture pourraient éventuellement ressortir au domaine religieux, dans la mesure assez évidente où ils tiennent au chant, ou, en tous cas, à un certain mode d‘incantation ou de psalmodie. D’autre part, il était interdit dans ce genre de composition d’appeler choses et êtres par leur nom ; il fallait leur substituer des manières de synonymes ou heiti (cf article le heiti ou synonyme), ou des périphrases, circonlocutions, métaphores longuement filées appelées kenningar. Tout cela donne fortement à penser que l’on aurait eu affaire, initialement au moins, à une pratique du tabou verbal, qui d’ailleurs, se vérifie par d’autres témoins, ne seraient-ce que ces Tulur, sortes de poèmes allitérés uniquement constitués de listes de noms, propres ou communs, ou, d’une façon plus générale, l’importance qu’en divers textes l’on confère au nom propre, à prononcer ou au contraire à taire impérieusement en certaines circonstances. Il est clair que ces techniques peuvent aisément relever de la religion, tout comme l’on peut admettre sans outrance que les scaldes aient pu former une sorte de confrérie sacrée, un peu à l’image des filid irlandais, sacrée parce qu’initiée à la connaissance de tout le savoir-faire ésotérique sans lequel leur art était impossible, et donc bien digne de s’attacher à la suite des jarls et des rois. »

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 14 février, 2014 |Pas de commentaires »
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