Archive pour la catégorie 'Le Moyen-Age'

L’image du voyageur

Wodan

 

« Gestr » est le nom de l’hôte ou de l’étranger que se donne le dieu Odin dans la Saga de Saint Olaf. On retrouve l’étymologie commune à l’anglais « guest ».

Gestr aime jouer au voyageur que l’on ne reconnait pas. Dans la Saga de Hervarar, Odin se fait appeler Gestumblindi, qui littérallement provient de « gestr-inn-blindi », c’est à dire l’hôte aveugle, en allusion à l’oeil unique qu’il possède.

Odin, le dieu de la transe et de la métempsychose, apparaît comme un homme cheminant, qui est de passage dans le monde des hommes. L’idée du dieu cheminant est importante en mythologie européenne. On la retrouve chez le Hercule irlandais Cùchulainn dont le premier nom initiatique est Sétanta en gaélique, c’est à dire le sentier.

Dans le Chant solennel antique des Havamal (les Dits du Très Haut) Odin exprime des principes de conduite. Il fait l’énumération d’une cinquantaine de préceptes liés au voyageur. Il s’agit  de recommandations qui semblent parfois hermétiques et quelquefois très abordables, dont voici quelques extraits :

« La raison est nécessaire à celui qui voyage au loin ; son ami le plus sûr c’est beaucoup de raison. »

« Un hôte prudent ne parle guère en arrivant au gîte. Avec ses oreilles, il écoute. Avec ses yeux, il observe. Ainsi se conduit un sage. »

« Le meilleur fardeau dont tu puisses te charger en route c’est beaucoup de prudence ; elle est plus précieuse que l’or en pays inconnu et te prêtera secours dans le besoin. »

Ainsi l’image du voyageur prend la dimension d’un parcours initiatique. Peut-être sommes nous en présence de fragments d’une veille tradition sacerdotale pour les élèves postulants ?

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 21 novembre, 2015 |Pas de commentaires »

Le rachat de la tête par les louanges

Egil_Skallagrimsson_17c_manuscript

Au moyen-âge, chez les scaldes norrois (poètes vikings), existait une tradition de déclamation de louanges d’un genre conventionnel appelé le höfudlausn, c’est à dire le rachat de la tête.

En effet, l’élaboration d’un poème à l’honneur de son geôlier (souvent un roi, un prince, un noble guerrier) permettait de favoriser sa clémence en fonction de l’intérêt qu’il suscitait à son auditoire. Une des préoccupations majeures de tout scalde était d’obtenir le silence pour pouvoir déclamer son oeuvre à son gré : cela représentait vraisemblablement un gage de réussite poétique.

Un des passages fameux de la Saga d’Egill Skallagrimsson est celui où le héros, prisonnier du roi Erikr, déclame une drapa, un poème de louange pour sa gloire. L’auteur indique clairement :

 » Il le déclama à haute voix et obtint tout de suite le silence. »

Sans doute souligne-t-il ici la qualité du poème et de l’éloquence d’Egill. Cela se confirme par la suite puisque le roi décide de libérer Egill plutôt que de commander sa mise à mort.

Le poème en lui-même regorge de kenningar et se compose de vingt strophes. Retenons l’avant-dernière qui rappelle l’importance de l’attention que porte son auditoire :

 » Prince, considère,

Comment j’ai composé

Me semble excellent

D’avoir obtenu silence ;

J’ai agité la bouche

Du fond du coeur,

D’onde d’Odinn

Célèbre le rassasieur de bataille. »

Le silence est une nouvelle fois présenté comme une marque de succès du discours.

« L’onde d’Odinn » est le nectar poétique, autrement dit l’inspiration. Le « rassasieur de bataille » est le guerrier, ici le roi Erikr, à qui est destiné la louange.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 11 novembre, 2015 |Pas de commentaires »

Les kenningar au services de l’histoire

Dans la Saga de Njall le Brûlé, un passage épique décrit la résistance des hommes des fermes, paysans, pêcheurs, contre les oppresseurs issus de différents clans, au début du XIè siècle en Islande. La plupart de ces derniers sont des guerriers habitués au combat. Ils sont au nombre de trente et entourent la ferme du personnage principal, Gunnar, qui va alors se défendre héroïquement contre ses assaillants. Gunnar blessera seize hommes à lui tout seul. Cet épisode a donné lieu dans le monde germanique à maintes interprétations et adaptations littéraires.

Nous sommes en présence vraisemblablement d’un événement historique. Les poèmes truffés de kenningar qui rapportent la scène sont merveilleux et permettent de célébrer le courage des résistants. Voici le passage en question :

 » Gunnar déclama alors une strophe :

Tout sorbier du jugement des lances

A son trait remarquable ;

La Saga à la coiffe

Détruit mon honneur ;

Nul chef de horde

N’a à requérir longtemps piètre chose ;

La dise de la belle farine de Fenja

N’a rien changé à ses façons de faire. « 

« Le sorbier du jugement des lances » est l’homme. « La Saga à la coiffe » est une déesse qui construit l’avenir ; l’expression  » la dise de la belle farine de Fenja » représente  la femme Hallgerdr dont provient l’attaque. Cela signifie littérallement : la « dise », la déesse et  « la belle farine de Fenja », l’or.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 6 septembre, 2015 |1 Commentaire »

La métaphore de la transe chez les Vikings

Bersekr

La saga d’Egill Skallagrimsson décrit le grand-père du héros comme praticien de sciences occultes. Il se prénomme Ulfr ( littérallement le « loup ») et après de glorieuses campagnes s’est marié, a fait valoir son bien, s’occupe diligemment de ses champs, de ses bêtes, de ses ateliers, et se fait apprécier de tout le voisinage par les bons conseils qu’il distribue libéralement :

« Mais parfois quand le soir tombait, il devenait ombrageux et peu de gens pouvaient alors converser avec lui ; il était pris de somnolences et le bruit courait qu’il était capable de changer de forme ; c’est pourquoi il avait reçu le surnom de Kveldufr, le loup du soir. »

 

Dans l’Ynglingasaga nous trouvons aussi :

« Il avait le pouvoir de changer à volonté de forme et d’apparence ; son corps restait alors étendu, comme endormi ou mort, tandis que lui-même était oiseau ou un animal sauvage ou un poisson ou un serpent. »

 

Un autre exemple de transformation se trouve dans la Hrolfssaga Kraka. On voit le héros Bödvar Bjarki, parangon des champions du roi, se métamorphoser en ours pour combattre, et ainsi décupler ses forces. Son corps sommeille quelque part à l’arrière. Sa nature profonde est l’héritage de son père qui avait été victime d’ une reine malfaisante l’ayant métamorphosé en ours à mi-temps, animal le jour, homme la nuit. Sa mère s’appelait Bera, qui signifie ourse, et avait été contrainte de manger un morceau de l’animal tué (son propre mari transformé en ours).

 

Nous comprenons aisément l’origine du mythe du loup-garou à travers ces extraits épiques de l’Europe païenne.

Les transformations dont il est question dans ces récits sont des kenningar pour évoquer la transe guerrière qui va transfigurer le champion. Les guerriers ours ou loups que toutes les sagas décriront sous le terme « berserkr » sont un motif commun aux sociétés vikings. Ces guerriers ne ressemblaient pas seulement à des loups ou à des ours par la force et par la férocité ; ils étaient à quelque degré ces animaux mêmes. Leur fureur extériorisait un être second qui vivait en eux. Les peaux de bêtes de leur animal totémique qu’ils revêtaient pour l’occasion, ne servaient qu’à affirmer cette métamorphose, à l’imposer à l’ennemi épouvanté.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 1 août, 2015 |Pas de commentaires »

Une autre explication du caractère sacré du kenning

Ulfhednar

Dans un mythe très élaboré, Odin, le dieu suprême des Norrois, est donné pour être  « l’inventeur » de la poésie.  Il dérobe le nectar poétique et le dépose dans trois récipients, dont l’un s’appelle « Odhrerir », littéralement : « qui meut l’ödhr ». Cette dernière notion étant l’apanage si intime du dieu Odin, qu’il en a tiré son propre nom ; il s’agit de l’ivresse poétique.

Ainsi, on peut penser que le dieu de l’éloquence, ait été le maître de tout savoir, poésie et magie confondues.  Son essence propre est d’incarner la science, l’intelligence suprême, la parole telle qu’elle peut s’exprimer dans la transe, l’extase, le chant, le charme magique, l’incantation.

L’expression des kenningar qui fit la gloire des scaldes (poètes islandais du Xème au XIIème siècle), repose sur un tel degré de connaissance allégorique et de symboles ésotériques, qu’il est fort probable que son origine relevait d’une initiation secrète. L’étymologie du mot « scalde »  n’a jamais trouvé d’explication satisfaisante, mais des auteurs comme Régis Boyer, lui prête volontiers une signification de caste sacrée.

La structure des textes retrouvés avec l’emploi de kenningar représente une telle somme d’allitérations et de jeux de sonorités, (un genre musical en somme) que l’assimilation  à un chant magique ou à  une manière d’incantation pourrait aller de soi.

Ce que nous savons des rituels magiques des vikings  corrobore l’idée majeure que les kenningar ont joué un rôle essentiel dans leur pratique. En effet, il est attesté que la déclamation de poèmes accompagnait systématiquement les rites, sous forme de chant sacrificiel, et parfois même de choeurs pour faciliter la transe du praticien.

Sachant que le dieu régissant la magie et le savoir ésotérique est le même qui a le pouvoir de provoquer la transe extatique poétique, on ne peut qu’admettre le caractère sacré de son expression à travers les métaphores et autres figures de style.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 31 juillet, 2015 |Pas de commentaires »

De l’image de l’arbre et du guerrier

La bataille de Stiklarstadir s’est déroulée en Norvège en 1030. Elle opposait les forces du roi Olafr aux paysans propriétaires libres. Un poème fut écrit en la mémoire du roi qui perdit la vie lors du combat.Les Boendr qui représentaient la classe des gens libres n’admettaient pas la politique centralisatrice et autoritaire d’Olafr. Le texte retrouvé revient à dire que personne ne s’attendait à voir une armée non entraînée à défaire l’armée du roi.

« Les arbres du roc du combat ne savaient pas encore

Qu’il y avaient une telle force chez les paysans et les barons ;

Le peuple a  provoqué la mort du prince

Quand les arbres du feu des blessures abattirent au combat,

Un roi tel que l’on estimait Olafr,

Maint valeureux guerriers gisaient dans le sang. »

Une fois de plus les arbres sont les guerriers. La souche, la bûche, la poutre, le bois sont autant de kennigar pour évoquer le combattant dans la poésie scaldique.

Il est remarquable de voir la survivance de cette image dans nos sociétés modernes. Ainsi le chêne représente en règle générale un grand homme. Ce fut le cas du Général de Gaulle.

Mais ces qualificatifs se retrouvent aussi dans le registre sportif, notamment au rugby, sport d’affrontement collectif. Ils désignent les personnes jouant dans le paquet d’avant, considérées comme les plus physiques de l’équipe.

L’image de l’arbre comme métaphore de l’homme combattant, meneur, retors, solide et fiable renvoie à une lointaine survivance des mentalités pré-chrétiennes où l’environnement naturel offrait des assimilations symboliques fortes.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 26 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Les énigmes du dieu Odin

Wodan

Dans La Saga de Hervör et du roi Heidrekr, le dieu Odin soumet à l’épreuve des énigmes le personnage principal. Odin affectionne particulièrement les joutes oratoires et le jeu des énigmes. Aussi ces questions sont autant d’obstacles pour le brave qui doit l’affronter. Elles demandent beaucoup de perspicacité et une excellente connaissance de la mythologie, car les questions s’articulent souvent autour d’épisodes épiques. Ces énigmes qui nous sont parvenues révèlent un goût prononcé chez les païens du Nord de l’Europe pour l’éloquence et l’art oratoire.

Gestumblindi qui est un Kenning pour désigner Odin et qui signifie l’hôte aveugle, interroge le roi Heidrekr :

 » Alors Gestumblindi dit :

Quel est celui-là, le grand,

Qui passe au-dessus de la terre,

Il enveloppe lac et forêt,

Il craint la tempête,

Mais pas les hommes

Et cherche querelle au soleil.

Roi Heidrekr,

Réfléchis à l’énigme. « 

Nous voici plongés dans le dédale de la pensée pré-chrétienne avec ses images de la nature et ses composantes qui animent la vie des hommes et qui interagissent avec eux. Ici le « grand » induit l’idée que nous avons à faire à une personnification de l’énigme.

Je laisse au lecteur le soin de réfléchir pour proposer une solution. Celle-ci ne demande pas de connaissances particulières en mythologie, mais plutôt une vision animée de la nature. Vous trouverez tout en-bas de l’article la bonne réponse de Heidrekr.

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 » Ton énigme est bonne, Gestumblindi, elle est devinée.

C’est le brouillard.

Il enveloppe la terre, en sorte qu’on ne voit rien à cause de lui, même pas le soleil, mais il se dissipe quand le vent se lève. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 22 mars, 2015 |2 Commentaires »

De l’importance du monde onirique

Dans la Saga de Gisli Sursson, le personnage principal est tourmenté par des rêves. Il n’aura de cesse d’interpréter l’image d’une femme qui le lave avec du sang comme une fin imminente certaine.

Voici une visa qu’il déclame après ses visions :

 » Mes rêves ne sont pas tous

De bon augure.

Je ne me sens pas lié par cela.

Une femme me ravit ma joie.

Dès que je ferme les yeux

Vaincu par le sommeil,

Elle vient à moi,

Toute dégouttante de sang humain

Et me lave dans le sang. »

Les païens européens accordaient beaucoup d’importance au rêve qui était pour eux une manifestation du monde des esprits. Une forme de vérité était alors soumise à l’interprétation des images rencontrées au cours de ce voyage onirique. En Norvège, même après la christianisation, les peuples avaient pour habitude de ne pas réveiller un dormeur en proie aux rêves et avaient fait de cette tradition un dicton populaire : « Il faut laisser jouïr le dormeur de ses rêves ».

Gisli Sursson mourra peu de temps après lors d’un combat épique, donnant raison à l’interprétation de son rêve. On peut alors comprendre la signification des images de son poème : la femme qui vient le laver avec du sang humain pourrait  être une Valkyrie, celle qui choisit les morts au champ de bataille, émissaire du dieu Odin. La certitude du héros devant cette image renforce cette interprétation.

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 8 février, 2015 |Pas de commentaires »

La corne et sa double attribution

 

corne

Gjallahorn est littéralement le « cor qui sonne fort ». C’est l’attribut du dieu Heimdall dans la mythologie norroise. Il s’en sert pour sonner l’alerte de la fin du monde auprès des dieux.

D’autres sources décrivent Gjallahorn comme un récipient à hydromel autrement dit une corne à boire. D’ailleurs Heimdall est surnommé le « buveur de bon hydromel ». Ainsi la double attribution de la corne remonte à un lointain passé. L’archéologie a exhumé un grand nombre de cornes à boire depuis l’âge du fer et l’on sait parallèlement que les cors sont les plus anciens instruments de musique des germains. Certains passages de César et de Pline confirment l’usage très répandu des cornes à boire chez  les germains et les celtes.

La corne pourrait revêtir une fonction sacrée ; ainsi les cornes d’or de Gallehus retrouvées au Danemark revêtent incontestablement un caractère religieux. Cette fonction se reflète dans la mythologie islandaise à travers des cornes à boire qui parlent (saga de Thorsteinn). Le récipient devient instrument de musique. L’hydromel devient le son qui est émis par la corne. Ainsi il apparaît une ouverture sur la désignation de Gjallahorn : le cor qui sonne fort pourrait signifier le cor qui enivre l’esprit. Musique et boisson se trouvant mêlées dans un rituel sacré qui nous échappe mais qui laisse entrevoir ce que J. P. Mallory (A la recherche des Indo-Européens) découvrit sur les peuplades indo-européennes : la musique, le chant et la boisson étaient inextricablement liés dans les rituels religieux.

 

Etude d’un poème odinique

pierre Odin

Le dieu Odin est l’inventeur des runes, ces signes sacrés que les germains graveront sur le bois ou la pierre à des fins magiques ou commémoratives. Chaque rune est associée à un poème dans le Havamal (Les Dits du Très Haut). En voici un extrait se rapportant à la rune Uruz.

« Ur (ondée ou scorie) provient du fer brisant.

Le renne court souvent sur la neige glacée. »

Pour avoir une lecture compréhensive de la strophe, il nous faut se rapporter à la mythologie germano-scandinave.

La dénomination du  » fer brisant «  est à rapprocher du mot  » Yr «  qui signifie tantôt  » if «  tantôt  » fer brisant « . Yr est la rune de l’if (on la nomme également Iwaz). L’if renvoie au pilier du monde dans la mythologie : Yggdrasil. Celui-ci est décrit comme un frêne ou comme un if en fonction des versions. L’if est l’arbre qui ne vieillit pas car toujours vert. Dans un poème de l’edda, une prophétesse décrit cet arbre :

 » Le fier arbre sacré,

Couvert d’une boue blanche,

D’où provient la rosée

Qui s’écoule en bas sur les vallées. »

Ainsi la strophe d’Uruz prend tout son sens et pourrait être retranscrite de la manière suivante :

« Uruz, l’ondée, provient de l’if Yggdrasil « 

Nous apprenons ainsi que Uruz est la source sacrée s’écoulant du pilier cosmique. La rune Uruz est souvent associée à l’exercice de la médecine. Elle pourrait ainsi symboliser l’eau lustrale aux vertus curatives. Par ce langage codé nous essayons de recomposer le sens de tous ces mots prononcés par nos ancêtres et qui relevaient d’un véritable savoir ésotérique et mythologique.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 18 janvier, 2015 |Pas de commentaires »
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