Archive pour la catégorie 'Le Moyen-Age'

L’aventure viking et ses revers à travers les kenningar

Dans la saga islandaise dite de Grettir, Önundr a fui la Norvège pour s’approprier des terres en Islande, nouveau pays conquis par les vikings aux Xème et XIème siècles.

En considérant les terres vierges que lui propose Eirikr, celui-ci déclame alors une visa (poème récurrent dans les sagas islandaises) :

« Sans cesse par monts et par vaux

Erre l’aiguiseur de traits

Mais le cheval des couples

Se lasse de voguer sur la mer ;

J’ai fui mes terres et mes parents

Et voici dernière nouvelle :

Maigre marché si je ne gagne que

Kaldbakr et perds mes champs. »

On peut lire toute la déception d’Önundr à travers ces vers. Ils expriment l’amertume ressentie de l’aventurier parti pour coloniser de nouveaux territoires, avec tous les espoirs qu’un tel départ peut nourrir, et la confrontation aux limites de la réalité.

« L’aiguiseur de traits » est un kenning pour le guerrier. « Le cheval des couples » est un kenning désignant les poutres transversales du bateau ; en conséquence, l’image métaphorique représente donc le bateau.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 30 août, 2018 |1 Commentaire »

Une interprétation ésotérique des paroles du dieu Odin

Comme nous le comprenons au fil des articles du blog, les messages qui nous sont parvenus par tradition orale de nos ancêtres païens portent un double sens, dès qu’ils se réfèrent à l’ésotérisme.

Dans le poème islandais qui évoque la rune nommée Raido (qui signifie le « char » ou la « chevauchée »), on peut décrypter un langage à plusieurs niveaux de lecture. C’est encore le jeu des sous-entendus et des images poétiques qui permettent d’en comprendre le sens profond.

Voici en substance ce que déclame le dieu Odin au sujet de cette rune :

« Raido est le plaisir du cavalier,

Et un voyage rapide,

Et la fatigue du cheval. »

Une version anglaise du poème propose une légère variante :

« Raido est facile pour les guerriers assis dans la halle,

Et très fatigante pour celui qui conduit

Un puissant cheval en voyageant sur les longues routes. »

De prime abord, on peut être surpris de la « fatigue » du cheval et du cavalier en imaginant que la chevauchée fut un moyen de locomotion des plus agréables pour l’époque. En considérant l’ensemble des attributions du dieu Odin, nous savons qu’il est pourvu du rôle chamanique à travers la mythologie germano-scandinave. Il a le pouvoir de se transformer et de voyager à travers les neufs mondes qui composent l’univers. Pour ce faire, il monte le cheval à huit pattes, Sleipnir. Ainsi dans la thématique germanique, la chevauchée représente le voyage chamanique. Odin opère une transe à l’image des chamans sibériens. En rapprochant la fatigue dont il est question dans le poème à ce que rapporte l’Edda (codex islandais du XIIIème siècle) de la chevauchée spirituelle, nous pouvons alors supposer logiquement que Raido n’est pas un char ou ne chevauchée ordinaire, mais bien un voyage astral. L’Edda confirme par ailleurs l’aspect éreintant de cette discipline, amenuisant la virilité du pratiquant !

Une fois encore il apparaît à travers cet exemple frappant que les kenningar représentent de véritables clefs pour ouvrir les concepts du vieux paganisme européen.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 26 juillet, 2018 |Pas de commentaires »

Une coutume germanique de déférence

CharlesIII

Dans la saga islandaise d’Egill, fils de Grimr le Chauve , on apprend qu’une coutume de l’époque viking consistait à étreindre la jambe d’un notable ou d’un roi pour lui témoigner des marques de déférence. Le héros légendaire Egill doit se soumettre au rituel devant son pire ennemi Eirikr à la Hache Sanglante. Tandis que ce dernier lui reproche son audace de se présenter devant lui  » Egill s’avança alors vers la table et étreignit la jambe du roi. »

On trouvera le même rituel dans la Saga de Saint Olafr de la part du héro Björn.

Il est aussi troublant de constater la légende qui veut que Rollon, le chef des Normands, ait pu se jouer de cette coutume pour se présenter au roi des Francs, Charles III. Plutôt que d’étreindre sa jambe en se baissant vers le sol, on dit qu’il resta debout et porta la jambe du roi à hauteur de son visage. Sa volonté fut sans doute d’humilier le roi à qui il allait extorquer des richesses et des territoires (notamment ceux de la basse Seine qui allaient devenir la Normandie) contre la promesse de paix.

Ainsi on comprend grâce à la compilation des anecdotes combien le langage du corps put être aussi important que celui du verbe. L’étreinte de la jambe, symbole de déférence, n’est pas un cas isolé chez les païens européens. Les signes héroïques sont autant de langage corporel (voir à ce sujet mon article Les Signes héroïques ) à redécouvrir à travers les témoignages historiques et mythiques. De la même manière les expressions du visage préfigurent des métaphores et des codes reconnaissables par les membres d’une même caste (voir à ce sujet mon article Les Expressions du faciès dans la caste guerrière).

 

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 28 juin, 2018 |Pas de commentaires »

Kvasir, l’origine du serment

Dans un article que j’écrivais le 20 avril 2014 (Du mythe et de sa conservation verbale) à propos de la signification de la création de la boisson originelle du plus sage des hommes dans la mythologie norroise, Kvasir, j’évoquais l’importance du crachat dans la boisson.

Cet acte communiel entre deux clans est un acte fondateur.

Dans la guerre de fondation qui oppose les Ases aux Vanes, il est question de l’épisode où les deux peuples ennemis scellent un pacte de paix en crachant dans un récipient contenant des baies fermentées. De cette fermentation est né Kvasir qui incarnera alors la sagesse et la paix.

Il est fort intéressant de constater combien de nombreux peuples sous de hautes latitudes ont pratiqué ce rituel. En Sibérie quand Humboldt et Klaproth pénètrent chez un chef Tatar, on prépare le kvas en leur honneur ; pour cela, on demande à toute personne qui entre dans la tente de cracher dans une cruche de lait placée près de la porte. Il s’en suit une fermentation rapide et alors on l’offre aux hôtes.

Ainsi à travers un rituel ancestral et la fabrication d’une boisson issue de la fermentation, nous trouvons l’origine de mœurs vivantes de nos jours ; le fait de porter un toast et de trinquer et aussi de prêter serment en crachant ; « juré, craché » comme on le dit aujourd’hui.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 28 mai, 2018 |Pas de commentaires »

Le marteau de Thor et sa fonction fertilisante

Mjollnir

 

Le dieu scandinave de l’orage, pourfendeur des géants, est Thor. Armé de son marteau (ou de sa massue primitive) qu’il nomme Mjölnir, il représente surtout à travers ses hauts faits des valeurs guerrières telles le courage, la vertu, la force.

Il apparaît cependant un glissement archaïque de la deuxième fonction dumézilienne (guerrière) vers la troisième fonction (agricole). En effet, si l’on prend en compte le phénomène climatique même de l’orage, il est évident qu’il est suivi de la pluie fécondante. Ainsi, sa fonction originelle de dieu de l’orage tient peut-être sa source dans une vision cultivatrice. D’ailleurs, plusieurs épisodes de la vie mythique du dieu le rattachent à la troisième fonction, comme par exemple sa quête du chaudron à brasser la bière des dieux dans le Hymiskvidha de l’Edda poétique (codex islandais du XIIIème siècle).

Dans le folklore suédois, le marteau était placé dans le lit des jeunes mariés pour favoriser la fécondité du couple. Cette tradition encore vivace au XXème siècle démontre l’importance de l’image du marteau rattachée à la notion de  fertilité.

Ainsi la symbolique du marteau est primitivement associée au phallus. Son évolution vers la fonction martiale tient au fait que la chevalerie germanique est restée longtemps l’apanage des hommes.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 28 avril, 2018 |Pas de commentaires »

L’effet magique de la parole (suite)

Dans la Saga d’Egill Skallagrimsson, le héros perd ses deux enfants. Ce drame vaudra à la littérature islandaise l’un des plus beaux poèmes : le Sonatorrek (voir ici l’article à ce sujet).

Egill le compose à la mémoire de sa progéniture et exprime toute sa tristesse. Cet exercice thérapeutique de l’écriture aura soigné le mal du héros. Après l’avoir réalisé, « Egill se mit à reprendre des forces au fur et à mesure que progressait la composition du poème et lorsqu’il fut terminé, il le récita à Asverdr et à Thorgerdr et aux gens de sa maison. Il se leva alors de son lit (où il séjournait dans un état dépressif) et s’assit dans son haut-siège. Il appela ce poème Sonatorrek (L’irréparable perte des fils). Puis il fit célébrer les funérailles de ses fils selon l’ancienne coutume… ».

Ainsi on prend conscience de la valeur sacrée des anciens peuples germains pour l’usage de la parole et de l’écriture. Son aspect thérapeutique était connu des sociétés païennes européennes. Cet article fait suite à l’article L’effet magique de la parole que vous pouvez consulter ici.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 4 février, 2018 |1 Commentaire »

Dialogue d’ennemis

Dans la saga islandaise d’Egill Skallagrimsson, le héros fait le choix de se présenter à son pire ennemi le roi Eirikr. S’étant échoué sur les côtes anglaises où sévit Eirikr, il sait qu’il n’a d’autres choix que de se rendre à lui pour espérer sauver sa peau. Comptant sur la bravoure de cet acte il pense alors gagner son estime et racheter ainsi sa tête.

Quand il est présenté au roi par son fidèle bras droit Arinbjörn, Egill tente le tout pour le tout et déclame alors une visa pour motiver son acte :

« J’ai fait un long, difficile chemin

Par la voie des vagues sur l’étalon d’Ivi

Pour venir voir le gouvernant

De la terre anglaise ;

Voici que celui qui fait constamment trembler

L’éclat de la blessure s’est enhardi

A venir trouver lui-même

Le plus rude toron de la race d’Haraldr. »

Pour expliquer ce poème, il faut d’abord se pencher sur le nom Ivi ; il est mystérieux car n’apparaît en aucun autre lieu et doit être un roi de mer. Son étalon est le bateau qui est un kenning bien connu dans les Sagas Islandaises. La métaphore « l’éclat de la blessure » est l’épée. « Le plus rude toron de la race d’Haraldr » évoque la descendance du roi Haraldr c’est à dire Eirikr Blodöx (Erik à la hache sanglante).

Dans cet épisode lyrique qui constitue un préambule à une autre forme de poésie dont il est question plus loin dans la saga, la drapa ou poème de louange, on peut mesurer la déférence entre ennemis jurés. Les mots tels qu’ils nous sont rapportés démontrent le degré de raffinement des sociétés païennes de l’Europe du nord.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 13 janvier, 2018 |Pas de commentaires »

L’effet magique de la parole

Les formules poétiques que sont les kenningar ont, comme on l’a vu à plusieurs reprises dans ce blog, des vertus à connotation ésotérique ; elles entrent souvent dans un cadre que l’on suppose magique. Par le chant, la déclamation de visas (poèmes), des hurlements ou des chuchotements (dans le cadre du culte odinique), ces formules interfèrent dans la vie des hommes pour attirer des circonstances favorables pour celui qui sait les construire.

Boris Cyrulnik dans son ouvrage De Chair et d’âme, apporte un éclairage médical sur l’usage de la parole et ses vertus. Dans des expériences où les patients dépressifs ont su maîtriser l’émotion à l’aide d’un psychothérapeute en faisant des récits et en utilisant des mots appropriés en prenant une distance ont eu des transformations physiologiques de leur hippocampe.

En agissant sur la manière de voir les choses, la narration redonne cohérence au monde bouleversé, et la synaptisation est relancée. « L’effet magique de la parole s’explique par la biologie ! » annonce le médecin dans son ouvrage.

Ainsi on peut davantage appréhender la pratique mystérieuse de création des kenningar en la mettant en parallèle avec les vertus bienfaisantes sur la physiologie humaine. Dans la Saga d’Egill Skallagrimsson, Grimr déclame une visa, sans doute un chant de travail, pour encourager ses gens à se lever tôt pour travailler à la forge. En relisant les vers on peut y voire sous le nouvel éclairage du neuro-psychiatre, une formule pour atténuer la dureté du labeur et faciliter le réveil. Voir à ce sujet l’article Les kenningar dans un « chant de travail ».

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 30 octobre, 2017 |Pas de commentaires »

Le loup solaire

Dans la mythologie nordique le loup Fenrir poursuit le soleil dans le ciel pour l’engloutir. Quand il y parviendra ce sera le Ragnarök, autrement dit la fin du monde. Un autre nom de cet animal est Sköll, qui signife « raillerie » ou  « bruit ». Son pendant se nomme Hati (« celui qui porte la haine ») mais celui-ci court après la lune…

Dans une approche linguistique, on peut considérer en parallèle les noms « Solvargr » et « Solulv » signifiant « loup solaire » ce qui met en évidence le rapprochement historique et culturel de l’animal avec l’astre dans la tradition germano-scandinave. Ils renvoient au phénomène d’hypostases solaires observable à travers le halo lumineux et donnant l’illusion d’un dédoublement.

L’expression du loup solaire provient donc d’un événement mythologique et d’une observation naturaliste. Il est probable que plusieurs expressions dérivent à la fois d’un récit transmis oralement et d’un imaginaire décrivant l’environnement.

 

The_Wolves_Pursuing_Sol_and_Mani

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 29 septembre, 2017 |1 Commentaire »

La poésie des objets

En étudiant la mythologie des dieux indo-européens, on se rend compte des attributs communs et des fonctions similaires, comme l’a démontré remarquablement Georges Dumézil.

Par exemple, il ressort que les dieux celtes et germains (pour mieux dire germano-scandinaves) possèdent des objets symboliques semblables. Ainsi dans la tribu irlandaise de la déesse Dana, on trouve pour le dieu Dagda un chaudron d’abondance contenant une nourriture inépuisable à l’image du dieu celte continental Sucellos. Les deux sont pourvus du maillet possédant le pouvoir de donner la vie ou la mort selon le côté où il frappe. Chez les peuples norrois c’est Thor qui est armé du marteau. Celui-ci est le symbole du tonnerre, en conséquence de la pluie et de la fertilité.

Il y a également l’arme de guerre par excellence : la lance. Celle du dieu Odin chez les scandinaves et celle de Lug chez les Celtes. Cette lance magique a le pouvoir de rendre invincible son possesseur, et permet de jeter un sort lorsqu’on la lance en préambule du combat pour s’approprier la victoire.

Chacun de ces objets est désigné par des métaphores ou dans certains cas son histoire fait écho à sa fonction. Le chaudron celte d’abondance fut apporté de Murias, une des îles au nord du monde, durant le règne du druide Semias (« subtil » en gaélique), un des quatre druides primordiaux de la tribu de Dana ; il est donc rattaché à la magie et à l’ésotérisme. On peut en déduire que son histoire est liée aux connaissances druidiques du sens de la vie.

Le symbole du marteau chez les vikings est Mjölnirr qui signifie l’éclair. Certains chercheurs l’ont traduit comme « destructeur », « arme foudroyante de couleur blanche », et « concasseur ». Pour Dagda comme pour Thor, c’est une arme destructrice. Toutefois la subtilité de la fonction de résurrection pour les Celtes est assez singulière et ramène encore à un sens perdu de la doctrine druidique.

La lance chez le dieu Norrois Odin est appelée Gungnir, c’est à dire le « chancelant » ; il faut peut-être voir dans cette image la victime saisie par la projection de l’arme. Pour le dieu irlandais Lug, la lance se nomme Gea Assail ou Ar-éadbair en gaélique ; ces deux expressions sont inexpliquées ; sans doute s’agit-il d’expressions relatives à l’image de sa fonction.

En élargissant la recherche à l’histoire, on se rend compte que les grands guerriers, ceux qui ont marqué l’histoire par leurs hauts faits, nommaient leurs armes par des désignations imagées. Ainsi dans les sagas islandaises, on voit le héros Egill Skallagrimsson appeler une de ses deux épées « Nadr », ce qui signifie « vipère », celle qui mord ses victimes. On trouve aussi une expression très explicite pour une autre épée : « Dure-entaille » ; c’est une des épées magique de la mythologie celtique qui deviendra Excalibur dans la légende arthurienne. Sans doute s’agit-il de la version postérieure à l’antiquité archaïque du dieu Nodons (Nuada en irlandais) dont l’attribut principal est son épée qui a le pouvoir de trancher le fer et l’acier ; elle luisait en permanence d’une lueur blanche, ce qui lui valut le nom de « Claíomh Solais », c’est à dire « épée de lumière » en gaélique.

Les images qui nous sont parvenues sont riches et narratives. Elles s’inscrivent dans le récit de l’épopée et démontrent encore toute la richesse et la culture des hommes d’armes depuis l’antiquité jusqu’au moyen-âge païen.

 

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