Archive pour la catégorie 'Le Moyen-Age'

Le symbole païen du balai dans la tradition folklorique

sorciere

Une imagé d’Epinal commune représente les sorcières chevauchant des balais pour s’élever dans les airs.

L’une des origines de cette image aseptisée viendrait de la pratique chamanique telle qu’elle se pratiquait dans les sociétés archaïques païennes de l’Europe et qui ont perduré en Sibérie. Plusieurs études et recherches anthropologiques ont permis de trouver des points communs à cette pratique sur la zone géographique eurasienne.

D’abord, le rituel se fait à l’intérieur d’une yourte ou s’érige un mât central, symbole d’axe du monde. Sur ce pilier en bois, sont gravés des encoches correspondantes aux différents mondes que doit traverser le chamane. Le pilier va ainsi jalonné sa transe, et devient le support lui permettant son voyage astral. Par extension et déformation folklorique, le mât va devenir un balai dans l’imagerie médiévale, sur lequel les chamanes (femmes) devenues des sorcières (sourcières) vont s’envoler dans d’autres mondes en communiquant avec les esprits.

Ensuite, on peut trouver des traces de ces pratiques en Europe de l’ouest, particulièrement dans les îles britanniques où certaines traditions sont restées vivaces à travers les époques. Ainsi, le symbole du balai devient une clé ouvrant la porte des mystères, encore au XVIIIème siècle où cette association apparaît dans plusieurs ouvrages ésotériques.

Aussi, les cérémonies de mai dans le comté du Sussex mettaient en scène encore au XXème siècle des danseuses portant un balai avec des partenaires masculins affublés de fourche. Cette tradition issue du moyen-âge et attestée par les imageries des déambulations carnavalesques symboliserait la transe des guérisseuses de l’époque.

Dans la branche germanique de la tradition, on constate que le balai est associé au tonnerre. Ainsi, le Donnerbeson (balai de tonnerre) était utilisé pour se préserver de la foudre. Ce symbole a été gravé sur le porche de vieilles maisons en Allemagne. Il apparaît également au sud de Londres dans des bâtisses de l’époque édouardienne (Abbey Wood).

Toujours en Angleterre, le Dasgubell Rodd ou « balai du présent » sert à balayer toute chose dissimulant la vérité dans les contes. Le terme serait issu de la tradition bardique selon certaines sources.

En reconstituant le puzzle des traditions européennes, on constate que le balai est devenu une métaphore pour symboliser le support de la transe chamanique et l’accès aux mystères du monde.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 19 décembre, 2020 |Pas de commentaires »

L’image du masque à travers deux divinités

Masque

Entre toutes les formes cultuelles que prend la figure de Dionysos, le masque est particulièrement remarquable. Il apparaît sur certains vases dans la région de l’Attique en Grèce. Suspendu par un mât ou par une colonne, il est souvent accompagné d’un drapé. Cette scène laisse penser que le dieu est à la fois absent et présent à travers le vêtement vide. Ainsi par extension, on peut supposer que Dionysos offre à ceux qui le reconnaissent une image de l’Autre et de celui qui rend autre…

On le sait, Dionysos incarne la folie ; mais dans une certaine mesure uniquement. Tel Apollon qui peut à la fois envoyer le mal et le guérir, Dionysos est celui qui rend fou et qui sait guérir de la folie. Il est l’antagoniste d’Apollon. Souvent lié à cette divinité, on peut imaginer que le culte rendu consistait en un véritable parcours initiatique des ténèbres (Dionysos est une entité chtonienne) vers la lumière (le rayonnant Apollon).

Dans le contexte archéologique et historique, on sait que les phénomènes de transe du culte dionysiaque rentraient dans les comportements sociaux ritualisés, notamment en groupes. Les parades et déambulations masquées en sont les caractéristiques les plus profanes.

Il est troublant de constater les liens avec le dieu au masque du panthéon germanique Wodan (Odin chez les Scandinaves). Dieu du changement d’état par excellence, Wodan incarne la transe chamanique et les extases qui en découlent. Représenté masqué sur de nombreuses pierres commémoratives, la mythologie germano-scandinave le surnomme Grimr, contraction de « grimnir », qui signifie précisément le Masqué. L’un de ses supports aux voyages chamaniques est son cheval à huit pattes Sleipnir. Or, il est curieux d’observer les représentations de Dionysos chevauchant un félin, évoquant ainsi la même allégorie du voyage astral.

Ainsi, à l’échelle continentale et à des époques éloignées les unes des autres de plusieurs siècles, on peut appréhender une forme archétypale de divinité de la transe à travers des symboles et des métaphores liées à la pratique du chamanisme. Le masque en est la figure la plus emblématique.

 

Dionysos

 

La pierre commémorative

Sigurd

 

Dans les « Dits du Très Haut » ou Havamal, qui est un codex renfermant les préceptes du dieu germano-scandinave Odin, une strophe fait état de l’importance du lignage :

« Mieux vaut avoir un fils

Même s’il naît trop tard,

Après la mort de son père;

Rarement pierre commémorative

Ne se dresse au bord du chemin

Si le parent ne l’érige au parent. »

Cette allégorie de la pierre commémorative renvoie au devoir de mémoire du clan. Comme le prétendait l’auteur Jan de Vries, la plus petite unité de la société germanique est le lignage et non l’individu. Ainsi, on prend conscience que l’individu n’a de consistance et de crédit qu’en qualité de membre d’une communauté lignagère. C’est pourquoi l’une des premières questions que les païens de l’Europe pré-chrétienne posaient à un inconnu était : « De qui es-tu le fils ? ». Sa réponse permettait de lui assigner sa place inaliénable.

La lignée père/fils dont il est question dans cette strophe, plutôt sobre dans sa forme, renvoie ainsi au culte des ancêtres. Le fil génétique devait perdurer dans les générations ; les actes des aïeux devaient résonner dans le présent des descendants. C’est donc un travail de mémoire que le clan effectuait pour entretenir la réputation d’une famille. Laver son honneur en vengeant ses parents représentait une option légale et justifiée. Les descendants ne devaient pas vivre dans la honte ou être victimes de mauvaise réputation. Le lignage demeurait donc un héritage lourd mais garantissant le rang social.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 26 septembre, 2020 |Pas de commentaires »

Le dieu du tonnerre et son valet

ThorEtThjalfi

Dans la mythologie germano-scandinave, il est commun de voir les exploits guerriers du dieu Thor. Ce dernier apparaît de temps en temps accompagné d’un valet ou d’un second, lui permettant de vaincre complètement ses ennemis.

On retrouve sur certains tambours lapons dédiés aux chamanes, des figures de cette liaison entre la divinité au maillet et son valet. Le mythographe danois Axel Olrik en fait référence dans son étude Le dieu du tonnerre et son valet.

Dans un des mythes les plus célèbres, c’est Thjalfi, le valet de Thor, qui intervient favorablement pour lui attribuer la victoire dans le combat qui l’oppose au géant Hrungnir. Thjalfi arrive le premier sur les lieux du duel et alerte le géant que Thor envisage de surgir par la terre. Hrungnir, confiant, change donc l’emplacement de son bouclier pour le disposer sous ses pieds. Thor apparaît alors dans le ciel et peut aisément fracasser le crâne du géant. Certains pétroglyphes (comme illustré plus haut) évoquent cet épisode. La victoire de ce combat héroïque est due partiellement à la ruse d’un simple mortel.

On constate ainsi qu’à travers les supers pouvoirs d’une divinité, l’action de l’homme peut interférer dans l’issue de ses hauts faits. On peut y voir l’essence du lien unissant un peuple avec ses dieux. Ces derniers n’existent qu’à travers le culte que leur vouent les simples mortels. Ainsi, le mythe rappelle le lien étroit et nécessaire qui unit le panthéon aux hommes. Seule la foi rend possible la victoire des dieux sur les monstres et les géants.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 10 mai, 2020 |Pas de commentaires »

L’esprit du viking

GuerrierCheval

Dans la Saga de Grettir, le personnage principal est en proie à la magie d’une vieille sorcière. Celle-ci a doté une souche de pouvoirs maléfiques. Les compagnons du héros, à la recherche de bois de chauffage, vont s’emparer de cette souche. Au moment de la fendre à la hache, Grettir se blesse la jambe droite. Gravement touché, il récupère miraculeusement mais garde le pressentiment que les choses empireront prochainement. Et en effet, lors de la quatrième nuit, alors que la plaie a bien cicatrisé, la jambe devient noire et enfle, en provoquant de grandes douleurs. Grettir comprend le maléfice dont il a été victime et déclame alors une visa de cinq strophes dont voici un extrait :

 

« Souvent l’estoc de l’épée

Changea les destinées dans la bataille,

Comme quand je défendis le foyer de bouleau

Vaillamment, gardien de Hrist,

Perdit le bois valeureux de la main ;

Björn et Gunnar laissèrent bientôt

L’existence et le repos. »

 

« Le foyer de bouleau » est la maison souvent construite de poutres de ce bois. « Hrist » est sans doute une valkyrie ; « son gardien » serait donc le guerrier. « Le bois valeureux de la main » est une image pour le bras. Grettir fait référence à ses hauts faits et à ceux de ses compagnons d’arme.

Au-delà des images poétiques fortes, il est intéressant de s’arrêter un moment sur l’abnégation et la résilience de l’esprit viking. Grettir comprend son sort et l’accepte sans déni ; il va même se battre jusqu’au bout pour affronter ses ennemis, en dépit de son maléfice. Ces valeurs sont redondantes dans les sagas et permettent d’appréhender les mentalités et les mœurs de ces peuples.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 2 mai, 2020 |Pas de commentaires »

La parole comme reconnaissance sociale

Dans la fameuse Saga d’Egill , fils de Grimr le Chauve, on trouve des éléments dans la narration des hauts faits des principaux protagonistes assez révélateurs des mœurs de l’époque viking.

Le jeune héros, Egill, alors âgé de trois ans, commence à déclamer ses premières visas (autrement dit poèmes de l’époque). Ce fait démontre une précocité exceptionnelle et un amour de la poésie et de l’éloquence qui sont autant de vertus admirées par les hommes accomplis que représentent les guerriers nobles ou hommes libres.

Egill est aujourd’hui connu en Islande pour être un grand scalde (poète islandais) et il est convenu dans le récit que ce talent lui soit apparu au cours de son jeune âge.

Dans la dite saga un hôte nommé Yngvarr assit Egill auprès de lui. Autour d’eux les hommes s’agitent et boivent tout en déclamant des strophes. Egill, qui ne veut pas être en reste, prononce alors ces mots :

 

« Me voici fort capable

Au foyer d’Yngvarr venu

Qui donne aux braves

La couche du serpent de la bruyère ;

Grande envie avait de le voir ;

Tu ne trouveras point

Dispensateur du sol du serpent

Homme de trois hivers plus ardent que moi. »

 

On y trouve des kenningar assez subtiles et élaborés pour un enfant de trois ans ce qui participe à la légende du héros.

Le serpent de la bruyère représente le dragon de la mythologie nordique Fafnir, gardien de l’or, lequel constitue sa couche. Le sens de la visa est de déclamer qu’Yngvarr donne de l’or à ses hommes. Le sol du serpent a sans doute le même sens d’or et son dispensateur est encore Yngvarr.

 

On comprend combien la magie du verbe et sa pratique représentaient des vertus à l’époque des vikings. Cette pratique élitiste et élaborée devait sans doute apparaître comme l’apanage des hommes instruits et de la chevalerie en général. À travers cet exemple, on discerne combien la prise de parole et sa qualité constituent des marqueurs sociaux déterminants. Egill, en déclamant publiquement son savoir-faire et son don pour la poésie, prétend à devenir un des plus grands guerriers et barde de l’époque viking.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 21 avril, 2020 |1 Commentaire »

Une vision épouvantable des Valkyries

La saga islandaise de Njall le brûlé révèle une vision particulière des Nornes. Les Nornes représentent des entités qui déterminent le destin des hommes dans la mythologie nordique. L’une incarne le passé, la seconde le présent, la troisième l’avenir.

Selon les textes, elles peuvent devenir des Valkyries et choisir les guerriers qui vont mourir.

« Le sang tombe

De la toile nuageuse

Du vaste tissu

Du massacre.

Le tissu de l’homme,

Gris comme une armure,

est en train d’être tissé ;

Les Valkyries

Le croiseront

D’un fil sanglant.

La trame

Est faite d’entrailles humaines ;

Des têtes coupées

Tendent ses fils ;

Les supports

Sont des lances ensanglantées ;

Les barres sont couvertes de fer,

Et des flèches en sont les navettes.

Avec des épées nous tisserons

La toile de la bataille.

Regarder autour de soi

Devient horrible maintenant,

Un nuage rouge comme le sang

Obscurcit l’horizon.

Les cieux sont teintés

Du sang des hommes,

Et les Valkyries

Chantent leur chant. »

Les Valkyries jouent souvent un double rôle dans la mythologie nordique. Le premier est celui de choisir les héros sur le champ de bataille. Il est terrible et effrayant. Le second est celui d’initiatrice. Il est récurrent de les trouver en train d’enseigner de la magie aux guerriers, comme pour le héros Siegfried qui va recevoir l’enseignement des runes dispensé par Brunehilde.

Dans cette version, on ne reconnaît exclusivement que la première fonction d’annonciatrice fatidique du destin à travers une révélation cauchemardesque.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 12 avril, 2020 |Pas de commentaires »

Un rite plurimillénaire

 

OdinSacrifice

 

Dans la démarche qui est la nôtre dans ce blog (faire connaître des traditions européennes et une forme de culture pré-chrétienne), il est toujours pertinent de mettre en perspective des éléments de mythologie séparés géographiquement de plusieurs milliers de kilomètres, comme séparés de plusieurs siècles.

Cet exercice non académique mais qui reprend l’esprit de la mythologie comparative de Dumézil, fournit des « éléments d’enquête » pertinents pour les modernes que nous sommes afin de nous représenter une forme de pensée que possédaient nos ancêtres.

À ce titre, l’orphisme et l’odinisme représentent deux mouvements religieux (pas au sens moderne du terme) dont on peut facilement tirer des parallèles tant les points communs sont nombreux et corroborent l’idée d’une Tradition archaïque primordiale commune qui aurait essaimé en Europe.

L’orphisme est un mouvement philosophico-religieux apparu en Grèce à partir du sixième siècle avant JC. Il tient son nom du demi-dieu Orphée, fils de la Muse Calliope et du dieu de la beauté et des arts Apollon. La mythologie grecque nous apprend qu’il avait le pouvoir de charmer les animaux sauvages. Il est souvent décrit comme un maître des incantations ou un enchanteur. Les adeptes de l’orphisme (les Orphéotélestes) représentent en quelque sorte une société élitiste, vivant éloignée des cités. Ils étaient considérés comme des purificateurs, des initiés. Orphée est parfois comparé aux chamanes et l’orphisme représente une résurgence de la mystique qui précéda la religion grecque. Une sorte de réaction contre le système théologico-politique de l’époque. Le mouvement qui en suivit influença de nombreux domaines tels la sculpture, la peinture, la musique, le chant, la poésie…

Les initiations orphiques (dédiées au dieu Dionysos) se basaient sur une ascèse très rude, des jeûnes et de la musique. Comme la pratique chamanique, l’exercice de privation et de douleur est associé à l’initiation. Le pratiquant rentre ainsi en état de transe et peut accéder à l’extase mystique. Cette pratique rituelle lui permettait de revenir avec des connaissances et avancement spirituel plus subtils.

L’odinisme est la religion des anciens Germains et Scandinaves avant le christianisme. Il nous apprend exactement la même chose dans la pratique rituelle grâce au texte du Havamal qui retranscrit l’exercice sacrificiel du dieu Odin lui-même.

« Je sais que je pendis

A l’arbre battu des vents

Neuf nuits pleines,

Navré d’une lance

Et donné à Odin

Moi-même à moi-même donné,

A cet arbre

Dont nul ne sait

D’où proviennent les racines.

Pont de pain ne me remirent

Ni de coupes;

Je scrutai en dessous,

Je ramassai les runes,

Hurlant, les ramassai,

De là, retombai.

Neuf chants suprêmes

J’appris du fils renommé

De Bölthorn, père de Bestla,

Et je pus boire

Du précieux hydromel

Puisé dans Odredir.

Alors je me mis à germer

Et à savoir,

A croître et à prospérer,

De parole à parole

La parole me menait,

D’acte en acte

L’acte me menait

Tu découvriras les runes

Et les tables interprétées,

Très importantes tables,

Très puissantes tables

Que colora le sage suprême

Et que firent les puissances

Et que grava le Crieur des Dieux. »

Il saute aux yeux l’analogie du rituel, en tous cas dans sa méthode et son but, avec l’orphisme.

Ajoutons à cela que les aptitudes, que va acquérir le dieu Odin grâce à son auto-sacrifice, rejoignent les qualités attribuées aux Orphéotélestes : pouvoir d’incantations, de lancer des charmes, la pratique de la magie, la communication avec les animaux, le pouvoir de s’approprier leurs caractéristiques, …

Le lien avec le chamanisme est évident et on prend conscience à travers ses pratiques très anciennes d’un fond encore plus ancien, dont l’origine se trouve peut-être au paléolithique.

OdinSacrifice2

Le corbeau et la Walkyrie

Dans les plus vieilles visas (strophes poétiques) relatées des Scandinaves, on trouve celle d’Einarr Skalaglamm datant du Xème siècle. La poésie de cour dans le monde germano-scandinave païen exigeait l’usage des kenningar pour être appréciée et considérée. Voici une visa de cet auteur qui démontre des connaissances mythologiques fort précises pour raconter des hauts-faits contemporains de son époque, en l’occurrence ceux de Hakon, le roi de Norvège.

« Le Njordr qui abat les ennemis en déroute

Consulta les augures en plein champ ;

La parure de l’arbre de Hedinn apprit de la Saga du combat le jour favorable pour la bataille ;

Celui qui provoque à la bataille vit les puissants griffons des cadavres ;

Le Tyr au bouclier souhaitait détruire les vies des Goths. »

Comme d’habitude, le profane ne peut véritablement comprendre et appréhender le sens de la composition de l’auteur.

Il nous faut décrypter les métaphores pour traduire le poème en un langage plus populaire et compréhensible.

L’expression « le Njordr » désigne Hakon avec l’image du dieu Njödr. « La parure de l’arbre de Hedinn » représente aussi le roi. « La Saga du combat » fait sans doute référence à une Walkyrie. « Les puissants griffons des cadavres » est une image pour les corbeaux qui se nourrissent des morts sur les champs de bataille. « Le Tyr au bouclier » est encore une image faisant référence à un dieu du panthéon scandinave pour parler de Hakon.

On peut donc formuler le poème de cette manière :

« Le roi Hakon, qui abat les ennemis en déroute,

Consulta les augures sur le champ de bataille ;

Il apprit de la Walkyrie le jour favorable pour la bataille ;

Hakon, qui provoque la guerre, vit les corbeaux ;

Il émit le voeux de tuer tous les Goths. »

Le lien entre l’oiseau de malheur (le corbeau) et la Walkyrie n’est plus à démontrer tant les métaphores des Sagas Islandaises et toute la mythologie germanique en font état. On peut ajouter au regard de cette visa qu’elle évoque une conception des Walkyries qui ne peut qu’être antérieure à leur figuration martiale (du moyen-âge) et remonte donc à un stade de l’histoire où elles apparaissaient comme des entités purement fatidiques. Elles annoncent le jour du combat et ne viennent pas encore choisir les héros/les morts sur le champ de bataille.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 15 mars, 2020 |Pas de commentaires »

À propos de la mémoire

Mnémosyne dans la mythologie grecque est la fille du vieux (au sens archaïque du terme et non de l’âge) couple divin Ouranos et Gaïa. Autrement dit, elle est la fille du Ciel et de la Terre. Cette déesse a donné l’étymologie des mots relatifs à la mémoire (mnémonique, mnémotechnique, mnésique, …).

En parallèle, on connaît l’importance de la mémoire chez les peuples germaniques dans leurs récits mythologiques, particulièrement avec les épisodes du dieu Wodan (ou Odin chez les Scandinaves) et ses corbeaux Hugin et Munin. Ils sont les messagers du dieu et leurs noms signifient respectivement « pensée » et « mémoire ». En parcourant les neuf mondes, ils acquièrent des connaissances qu’ils rapportent au dieu en les lui murmurant au creux de l’oreille.

Dans le poème scandinave Grimnismal, Wodan/Odin raconte une chose très curieuse à propos de ses corbeaux :

« Hugin et Munin
Volent chaque jour
Au-dessus du sol immense ;
Je m’inquiète que Hugin (la pensée)
Ne revienne pas,
Mais c’est pour Munin (la mémoire) que je m’inquiète le plus. »

Pour revenir à Mnémosyne, elle devient en neuf nuits la Mère des Muses. Ainsi, jeu et musique, danse et poésie appartiennent au sein de Mnémosyne, à la Mémoire. Il est troublant de constater à ce stade qu’il s’agit aussi des attributs du dieu Wodan/Odin !

Je me permets une digression qui éclairera, je l’espère, notre propos en passant par l’œuvre du philosophe allemand Martin Heidegger. Dans son ouvrage « Qu’appelle-t-on penser ? », il nous livre un texte riche à propos de Mnémosyne :

« Mémoire pense à ce qui a été pensé. Mais, étant le nom de la mère des Muses, « Mémoire » ne signifie pas une pensée quelconque de n’importe quel pensable. Mémoire est le rassemblement de la pensée sur ce qui partout désirerait être déjà gardé dans la pensée. Mémoire est le rassemblement de la pensée fidèle. Elle protège auprès d’elle et elle enfouit en elle ce qui se révèle à nous comme l’étant, comme étant le rassemblement de l’être. Mémoire, la Mère des Muses ! La pensée fidèle à ce qui demande à être pensé est le fond d’où sourd la poésie. La poésie, ce sont donc les eaux, qui parfois coulent à rebours vers la source, vers la pensée comme pensée fidèle. Aussi longtemps cependant que nous croirons pouvoir attendre de la logique un éclaircissement sur ce qu’est la pensée, aussi longtemps nous ne pourrons nous mettre à penser la façon dont toute poésie repose dans la pensée fidèle. Tout ce qui tombe sous la poésie jaillit du « recueillement auprès… » qui est celui de la pensée fidèle. »

Ainsi donc il devient inopportun de dissocier la mémoire de la pensée puisque l’une est l’émanation de l’autre. La prééminence de la mémoire sur la pensée pour laquelle le dieu germanique semble le plus inquiet tient au fait, comme le démontre le philosophe, qu’elle rassemble en elle la pensée dite fidèle, c’est à dire l’idée-même de penser.

On comprend mieux le lien étroit entre les attributs de la déesse grecque et ceux du dieu germanique : poésie, chant, incantation, musique, transe, …sont autant de composants de la mémoire d’un peuple ! Ils sont la matérialisation de la pensée. C’est pourquoi pour les peuples européens pré-chrétiens, les mythes mettent en valeur la mémoire comme une émanation toujours supérieure à la pensée ; mais étant le rebours de celle-ci, elles restent toutes deux indivisibles.

Nous voilà donc devant un bel exemple de mythologie comparée, avec en soulignement l’intervention philosophique moderne de la dialectique pensée-mémoire.

On peut ajouter, en parallèle de l’image des corbeaux germaniques, incarnation vivante de cette dialectique, le fait que le dieu Apollon lui-même ait recours à une corneille blanche colorée en noir qui lui révèle la liaison de Coronis avec un amant. L’oiseau représente donc un archétype européen de connaissance, de pensée et de mémoire.

 

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 30 janvier, 2020 |1 Commentaire »
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