Archive pour la catégorie 'L’Antiquité'

La parole celtique

Cernunnos

La mythologie celtique a ceci de particulier qu’émanant d’une civilisation qui s’étendait de la mer du Nord à la mer Caspienne, elle ne nous est parvenue pour l’essentiel que d’un seul peuple, celui d’Irlande. Toutefois, nous pouvons affirmer aujourd’hui que les Celtes, dans leur ensemble, partageaient la même religion. Les études comparatives de Georges Dumézil puis après lui Christian J. Guyonvarc’h et Françoise Le Roux en ont fournit toutes les preuves nécessaires.

A partir de constat, il devient nécessaire, pour qui entreprend l’étude de la mythologie celtique, d’étudier Le Dialogue des deux sages. Rappelons-le, ce texte admirable trouvé en Irlande (Agallam in da Suad) est écrit en langue moyen-irlandais, c’est à dire dans la langue utilisée avant le XII è siècle dans l’île. Son contenu est archaïque puisqu’il est question d’une joute verbale entre deux druides (lire à ce propos dans le blog l’article Le Dialogue des deux sages, introduction). Il y a dans ce texte un condensé de la pensée druidique, étayé par une parfaite connaissance des mythes. En parcourant la traduction de Guyonvarc’h, nous devenons alors témoins de la « berla Féné », la langue des druides et des poètes. En effet, les allusions à la mythologie sont légion, et leur sens souvent obscure. Les druides représentaient la classe sacerdotale et étaient les dépositaires des mythes. En conséquence, ils représentaient le vecteur unique pour les transmettre oralement ; et c’est pourquoi, eux seuls connaissaient le sens profond des récits et l’art oratoire assurait leur conservation.

Voici un extrait tiré de la traduction de Christian-J. Guyonvarc’h, où l’on peut apprécier la forme de répartie entre les deux principaux protagonistes Ferchertne et Néde :

 » Ferchertne demande : _ une question Ô garçon d’enseignement, quel art pratiques-tu ?

Néde répond : _ Ce n’est pas difficile : faisant rougir le visage, perçant la chair, colorant la pudeur, frappant l’impudence, nourrissant la poésie, recherchant la renommée, courtisant la science, ayant un art pour chaque bouche, diffusant le savoir, dépouillant la parole, dans une petite chambre, le bétail d’un sage, un fleuve de science, abondance d’enseignement, délices de rois, récits limpides (…) »

Toujours du même auteur, je vous livre l’interprétation probable de ces kenningar :

 » ce n’est pas difficile : louant jusqu’à ce que vienne la honte de refuser des trésors aux poètes (faisant rougir le visage), le tranchant de la satire (perçant la chair), la purification des poèmes par la  louange (colorant la pudeur), frappant l’impertinence (frappant l’impudence), enseignant la poésie (nourrissant la poésie), recherchant la gloire (recherchant la renommée), recherchant la poésie (courtisant la science), ayant un art pour chaque homme capable de transmettre (ayant un art pour chaque bouche), répandant une abondance de science (diffusant le savoir), en décortiquant la parole jusqu’à ce qu’il n’y ait pas de réprobation contre elle (dépouillant la parole), en familiarité avec un auditoire restreint (dans une petite chambre), récompense pour les récitations (le bétail d’un sage), de nombreux mètres (un fleuve de science), l’enseignement aux apprentis poètes (abondance d’enseignement), désir des rois que les récits soient brillants (délices de rois, récits limpides).

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 10 mai, 2014 |Pas de commentaires »

Du mythe et de sa conservation verbale

Entrelacs2

Le mythe s’est déployé à travers les âges et s’est enrichit d’expressions savantes de ses locuteurs. Ainsi les kenningar l’ont porté au fil du temps. Les mystères liés aux formules métaphoriques nous laissent cois sur leur sens ; mais souvent en décortiquant les expressions il est possible de relier le mot au mythe. La patine du temps lui donne une couleur sacrée, comme ce fut sans doute le cas dans de nombreuses formules (cf articles sur les pratiques magiques des anciens scandinaves) ésotériques.

Une boisson archaïque rapportée par les archéologues et les mythologues consistait en un jus de baies fermenté. Pour fabriquer une telle boisson on utilisait la méthode suivante : les baies étaient mâchées en commun et crachées dans un récipient…Les Norrois la nommait « Kvasir » ; en norvégien ce mot se retrouve dans le contemporain « kvase » et le russe « kvas ». Dans la mythologie germano scandinave, Kvasir est le plus sage des hommes. Il est né des deux familles divines nordiques (Ases et Vanes) qui scellèrent la paix en crachant dans un pot, et de cette salive elles créèrent Kvasir. Cela correspond exactement à la fabrication de la boisson du même nom.

Il est troublant de faire la corrélation entre les us et coutumes d’un peuple, leur mythe et leur élocution. La profondeur du kenning est à peine sondable. Il a des redondances dans des domaines que les universitaires séparent : l’histoire, l’archéologie, la mythologie, le religieux, l’art poétique. Ainsi le kenning n’est plus une métaphore. Il s’empare du culte ancestral à travers le verbe, qui est archaïque, le souvenir des pratiques du clan, la naissance du mythe, sa prolongation dans la poésie.

Kvasir sera mis à mort par deux nains, Fjallar et Galarr, qui recueillirent son sang dans trois récipients nommés Bodn, Son, et Odroerir. Ils y mêlèrent du miel et ainsi fut obtenu l’hydromel qui transforme en poète quiconque en boit. C’est pourquoi on appelle cet hydromel le « sang de Kvasir ». Nous sommes en présence d’un autre kenning pour le don de poésie. Le mythe hindou du vol de Soma, la boisson des dieux, par le dieu Indra est tellement ressemblant au mythe de Kvasir, que l’on suppose l’existence d’un fond commun à l’époque indo-européenne primitive. L’histoire du mélange de la salive en tant qu’élément constitutif de la paix atteste l’antiquité du mythe car tant que le mélange de la salive que la jouissance communautaire de la boisson enivrante trouve une place bien définie chez de nombreux peuples lors des cérémonies destinées à conclure une alliance ou la paix. Dumézil a interprété cette cérémonie, qui reflète le mythe de Kvasir comme symbole de la fusion des représentants des trois fonctions mythologiques pour former le système social et religieux de la communauté indo-européenne.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 20 avril, 2014 |Pas de commentaires »

Le Dialogue des deux sages, introduction

OursTombe

Le Dialogue des deux sages est le titre d’un texte trouvé en Irlande (Agallam in da Suad). Il est écrit en langue moyen-irlandais, c’est à dire dans la langue utilisée avant le XII è siècle dans l’île. Son contenu est archaïque puisqu’il est question d’une joute verbale entre deux druides. Cela le fait remonter à l’époque antérieure à la venue de Saint Patrick. Je le classe volontairement dans la catégorie « antiquité » car son propos concerne la classe sacerdotale celtique qui officiait dans la quasi-totalité de l’Europe antique. Sa portée est, je pense, européenne, même si sa spécificité est gaëlique. Je lui attribue une dimension archétypale en ce qui concerne le druidisme. En effet, c’est le seul texte historique qui nous renseigne sur les formes de pensée et d’expression des druides. Car l’usage de l’écriture était réservé aux activités autres que cultuelles. Ainsi, aucune trace archéologique n’ont révélé de preuves aussi vivantes de l’élocution des élites. Les témoignages contemporains des sociétés celtiques confirment bien ce qui nous apparaît aujourd’hui comme une lacune : l’absence de traces écrites de l’exercice sacerdotal. Le Dialogue des deux sages représente donc un véritable trésor à cet égard.

Il faut cependant attirer l’attention sur le fait qu’à l’époque de la restitution du Dialogue, la société irlandaise était évangélisée. Depuis le V è siècle les celtes insulaires se sont convertis au christianisme et avec eux, les officiants druidiques (bardes, druides, ovates, filid). Ainsi, la christianisation aura eu pour conséquence une certaine épuration dans notre Dialogue. Les mœurs relevant du paganisme ont été polis, adoucis, voire habillés (pour ne pas dire déguisés). On y trouve des formules cléricales ainsi que la mention du Jugement dernier !

Malgré cet obstacle, nous avons en main des formules de rhétoriques relevant d’une société païenne. Le texte versifié relate le dialogue entre deux filid -poètes irlandais- (Nede et Ferchertne) prétendants à la charge de docteur suprême d’Ulster. D’une grande richesse par son langage, il est truffé de métaphores. En cela, il nous renvoie aux kenningar. Nous développerons plus loin la possible origine commune entre les civilisations préchrétiennes celtiques et germano-scandinaves. Brugge et Heusler ont fait remonter les kenningar à l’art oratoire des filid irlandais. Cette hypothèse renforce l’emplacement de cet article dans la catégorie « antiquité ». Elle dresse Le Dialogue des deux sages comme un extrait archaïque d’une initiation spirituelle antérieure à toute évangélisation.

Publié dans:L'Antiquité |on 28 décembre, 2013 |Pas de commentaires »
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