Archive pour la catégorie 'L’Antiquité'

L’œuf de serpent

L’image de l’œuf originel est présente dans plusieurs traditions d’origine indo-européenne.

Dans l’Antiquité, les Orphistes (dont j’ai déjà parlé dans le blog, voir à ce sujet Un rite plurimillénaire) contestent et refusent les règles politico-religieuses de la cité grecque. Les récits de tradition orphique, dont on a trouvé des extraits sur des fragments de tablettes en os à Obia sur les bords de la mer Noire, placent à l’origine une puissance primordiale, le Temps ou la Nuit. De ces dernières vont sortir un œuf qui donnera à son tour naissance à Eros (le dieu de l’amour mais aussi le désir amoureux).

On peut imaginer que cette croyance soit un artefact de la mythologie pélasge, antérieure aux grecs, et dont le mythe rappelle sans équivoque celui des Orphistes. En effet, la grande déesse primordiale, Eurynomé créa l’Océan sur lequel elle se mit à danser. Puis à l’aide de la force du Vent du Nord (divinité) elle façonna un serpent nommé Ophion. Elle s’unit à lui puis se transforma en colombe. Elle couva alors sur les vagues l’œuf qu’elle avait pondu. Ophion s’enroula sept fois autour de cet œuf qui, en se brisant, donna naissance à tout ce qui existe.

De la même façon on trouve chez les peuples celtes une cosmogonie parallèle que les druides perpétuent à travers des rites. Pline l’Ancien témoigne de ses observations : « Il est une espèce d’œuf, oubliée par les Grecs, mais en grand renom dans les Gaules : en été, des serpents innombrables se rassemblent, enlacés et collés les uns aux autres par la bave et l’écume de leur corps ; cela s’appelle œuf de serpent. Les druides disent que cet œuf est projeté en l’air par les sifflements des reptiles et qu’il faut le recevoir dans une saie avant qu’il touche la terre. J’ai vu cet œuf : il est de la grosseur d’une pomme ronde moyenne et la coque en est cartilagineuse, avec de nombreuses cupules, comme celles des bras des poulpes. Il est célèbre chez les druides. On en loue l’effet merveilleux pour le gain des procès et l’accès auprès des rois… »

En Inde, de vieux textes en sanskrit évoquent un « cosmos en forme d’œuf ». L’étymologie du mot signifiant l’origine du cosmos (Brahmanda) peut se décomposer en deux termes sanskrits « Brahman » qui veut dire cosmos et « Anda » qui veut dire œuf.

L’image de l’œuf dans les traditions indo-européennes représente donc un archétype de la cosmogonie. Il se trouve à l’origine de la création de l’univers et dans les récits perpétuant le mythe fondateur du cosmos. Devenu symbole, il alimente les vieux mythes et les croyances populaires.

oeufdeserpents

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 18 juillet, 2020 |Pas de commentaires »

Le dieu du tonnerre et son valet

ThorEtThjalfi

Dans la mythologie germano-scandinave, il est commun de voir les exploits guerriers du dieu Thor. Ce dernier apparaît de temps en temps accompagné d’un valet ou d’un second, lui permettant de vaincre complètement ses ennemis.

On retrouve sur certains tambours lapons dédiés aux chamanes, des figures de cette liaison entre la divinité au maillet et son valet. Le mythographe danois Axel Olrik en fait référence dans son étude Le dieu du tonnerre et son valet.

Dans un des mythes les plus célèbres, c’est Thjalfi, le valet de Thor, qui intervient favorablement pour lui attribuer la victoire dans le combat qui l’oppose au géant Hrungnir. Thjalfi arrive le premier sur les lieux du duel et alerte le géant que Thor envisage de surgir par la terre. Hrungnir, confiant, change donc l’emplacement de son bouclier pour le disposer sous ses pieds. Thor apparaît alors dans le ciel et peut aisément fracasser le crâne du géant. Certains pétroglyphes (comme illustré plus haut) évoquent cet épisode. La victoire de ce combat héroïque est due partiellement à la ruse d’un simple mortel.

On constate ainsi qu’à travers les supers pouvoirs d’une divinité, l’action de l’homme peut interférer dans l’issue de ses hauts faits. On peut y voir l’essence du lien unissant un peuple avec ses dieux. Ces derniers n’existent qu’à travers le culte que leur vouent les simples mortels. Ainsi, le mythe rappelle le lien étroit et nécessaire qui unit le panthéon aux hommes. Seule la foi rend possible la victoire des dieux sur les monstres et les géants.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 10 mai, 2020 |Pas de commentaires »

Un rite plurimillénaire

 

OdinSacrifice

 

Dans la démarche qui est la nôtre dans ce blog (faire connaître des traditions européennes et une forme de culture pré-chrétienne), il est toujours pertinent de mettre en perspective des éléments de mythologie séparés géographiquement de plusieurs milliers de kilomètres, comme séparés de plusieurs siècles.

Cet exercice non académique mais qui reprend l’esprit de la mythologie comparative de Dumézil, fournit des « éléments d’enquête » pertinents pour les modernes que nous sommes afin de nous représenter une forme de pensée que possédaient nos ancêtres.

À ce titre, l’orphisme et l’odinisme représentent deux mouvements religieux (pas au sens moderne du terme) dont on peut facilement tirer des parallèles tant les points communs sont nombreux et corroborent l’idée d’une Tradition archaïque primordiale commune qui aurait essaimé en Europe.

L’orphisme est un mouvement philosophico-religieux apparu en Grèce à partir du sixième siècle avant JC. Il tient son nom du demi-dieu Orphée, fils de la Muse Calliope et du dieu de la beauté et des arts Apollon. La mythologie grecque nous apprend qu’il avait le pouvoir de charmer les animaux sauvages. Il est souvent décrit comme un maître des incantations ou un enchanteur. Les adeptes de l’orphisme (les Orphéotélestes) représentent en quelque sorte une société élitiste, vivant éloignée des cités. Ils étaient considérés comme des purificateurs, des initiés. Orphée est parfois comparé aux chamanes et l’orphisme représente une résurgence de la mystique qui précéda la religion grecque. Une sorte de réaction contre le système théologico-politique de l’époque. Le mouvement qui en suivit influença de nombreux domaines tels la sculpture, la peinture, la musique, le chant, la poésie…

Les initiations orphiques (dédiées au dieu Dionysos) se basaient sur une ascèse très rude, des jeûnes et de la musique. Comme la pratique chamanique, l’exercice de privation et de douleur est associé à l’initiation. Le pratiquant rentre ainsi en état de transe et peut accéder à l’extase mystique. Cette pratique rituelle lui permettait de revenir avec des connaissances et avancement spirituel plus subtils.

L’odinisme est la religion des anciens Germains et Scandinaves avant le christianisme. Il nous apprend exactement la même chose dans la pratique rituelle grâce au texte du Havamal qui retranscrit l’exercice sacrificiel du dieu Odin lui-même.

« Je sais que je pendis

A l’arbre battu des vents

Neuf nuits pleines,

Navré d’une lance

Et donné à Odin

Moi-même à moi-même donné,

A cet arbre

Dont nul ne sait

D’où proviennent les racines.

Pont de pain ne me remirent

Ni de coupes;

Je scrutai en dessous,

Je ramassai les runes,

Hurlant, les ramassai,

De là, retombai.

Neuf chants suprêmes

J’appris du fils renommé

De Bölthorn, père de Bestla,

Et je pus boire

Du précieux hydromel

Puisé dans Odredir.

Alors je me mis à germer

Et à savoir,

A croître et à prospérer,

De parole à parole

La parole me menait,

D’acte en acte

L’acte me menait

Tu découvriras les runes

Et les tables interprétées,

Très importantes tables,

Très puissantes tables

Que colora le sage suprême

Et que firent les puissances

Et que grava le Crieur des Dieux. »

Il saute aux yeux l’analogie du rituel, en tous cas dans sa méthode et son but, avec l’orphisme.

Ajoutons à cela que les aptitudes, que va acquérir le dieu Odin grâce à son auto-sacrifice, rejoignent les qualités attribuées aux Orphéotélestes : pouvoir d’incantations, de lancer des charmes, la pratique de la magie, la communication avec les animaux, le pouvoir de s’approprier leurs caractéristiques, …

Le lien avec le chamanisme est évident et on prend conscience à travers ses pratiques très anciennes d’un fond encore plus ancien, dont l’origine se trouve peut-être au paléolithique.

OdinSacrifice2

La subtilité de la sagesse et de la musique

Dans les Hymnes homériques, Hermès s’adresse à Apollon à travers un chant magnifique :

« Celui qui, après avoir approfondi l’art et la sagesse, interroge la lyre de ses doigts légers, communique par ses chants tous les ravissements qui peuvent toucher les âmes. La lyre lui sera docile.

Si, en revanche, un ignorant, un brutal la sollicite, il n’en saura tirer que des notes fausses et des sonorités douloureuses. »

Le lien entre sagesse et lyrisme est donc très explicite dans la mythologie grecque. Seul un « sachant », une personne qui a expérimenté les arts et acquis une connaissance porteuse de sagesse a le pouvoir de communiquer par la musique avec les âmes. On comprend donc que seule une catégorie sociale initiée peut prétendre à disposer de ce pouvoir. Sans doute s’agit-il de la classe sacerdotale. Ce discours qui rentre en résonance avec les âmes humaines élève les hommes. On connaît l’impact et l’importance de la lyre dans la mythologie irlandaise (voir à ce sujet La harpe symbole de la transe) ; on peut donc supposer que la connexion avec les âmes s’établit grâce à la vibration des cordes et son harmonie renforcée par le chant. La maîtrise de cet art a le pouvoir de s’adresser à l’essence même de l’être humain. La transe semble ainsi être la conséquence d’une opération divine.

De l’Irlande à la Grèce, les peuples européens pré-chrétiens ont voué une importance capitale dans le rapport qu’ils entretenaient avec la musique. Selon les circonstances, on sait que la transe (qu’elle soit guerrière ou religieuse) permettait de communiquer directement avec les esprits et les dieux. On peut voir dans ce chant combien le profane est tenu à l’écart de cette pratique. La vulgarité et son manque de subtilité lui interdisent l’accès à une harmonie porteuse d’âme, à un langage divin.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 29 février, 2020 |Pas de commentaires »

À propos de la mémoire

Mnémosyne dans la mythologie grecque est la fille du vieux (au sens archaïque du terme et non de l’âge) couple divin Ouranos et Gaïa. Autrement dit, elle est la fille du Ciel et de la Terre. Cette déesse a donné l’étymologie des mots relatifs à la mémoire (mnémonique, mnémotechnique, mnésique, …).

En parallèle, on connaît l’importance de la mémoire chez les peuples germaniques dans leurs récits mythologiques, particulièrement avec les épisodes du dieu Wodan (ou Odin chez les Scandinaves) et ses corbeaux Hugin et Munin. Ils sont les messagers du dieu et leurs noms signifient respectivement « pensée » et « mémoire ». En parcourant les neuf mondes, ils acquièrent des connaissances qu’ils rapportent au dieu en les lui murmurant au creux de l’oreille.

Dans le poème scandinave Grimnismal, Wodan/Odin raconte une chose très curieuse à propos de ses corbeaux :

« Hugin et Munin
Volent chaque jour
Au-dessus du sol immense ;
Je m’inquiète que Hugin (la pensée)
Ne revienne pas,
Mais c’est pour Munin (la mémoire) que je m’inquiète le plus. »

Pour revenir à Mnémosyne, elle devient en neuf nuits la Mère des Muses. Ainsi, jeu et musique, danse et poésie appartiennent au sein de Mnémosyne, à la Mémoire. Il est troublant de constater à ce stade qu’il s’agit aussi des attributs du dieu Wodan/Odin !

Je me permets une digression qui éclairera, je l’espère, notre propos en passant par l’œuvre du philosophe allemand Martin Heidegger. Dans son ouvrage « Qu’appelle-t-on penser ? », il nous livre un texte riche à propos de Mnémosyne :

« Mémoire pense à ce qui a été pensé. Mais, étant le nom de la mère des Muses, « Mémoire » ne signifie pas une pensée quelconque de n’importe quel pensable. Mémoire est le rassemblement de la pensée sur ce qui partout désirerait être déjà gardé dans la pensée. Mémoire est le rassemblement de la pensée fidèle. Elle protège auprès d’elle et elle enfouit en elle ce qui se révèle à nous comme l’étant, comme étant le rassemblement de l’être. Mémoire, la Mère des Muses ! La pensée fidèle à ce qui demande à être pensé est le fond d’où sourd la poésie. La poésie, ce sont donc les eaux, qui parfois coulent à rebours vers la source, vers la pensée comme pensée fidèle. Aussi longtemps cependant que nous croirons pouvoir attendre de la logique un éclaircissement sur ce qu’est la pensée, aussi longtemps nous ne pourrons nous mettre à penser la façon dont toute poésie repose dans la pensée fidèle. Tout ce qui tombe sous la poésie jaillit du « recueillement auprès… » qui est celui de la pensée fidèle. »

Ainsi donc il devient inopportun de dissocier la mémoire de la pensée puisque l’une est l’émanation de l’autre. La prééminence de la mémoire sur la pensée pour laquelle le dieu germanique semble le plus inquiet tient au fait, comme le démontre le philosophe, qu’elle rassemble en elle la pensée dite fidèle, c’est à dire l’idée-même de penser.

On comprend mieux le lien étroit entre les attributs de la déesse grecque et ceux du dieu germanique : poésie, chant, incantation, musique, transe, …sont autant de composants de la mémoire d’un peuple ! Ils sont la matérialisation de la pensée. C’est pourquoi pour les peuples européens pré-chrétiens, les mythes mettent en valeur la mémoire comme une émanation toujours supérieure à la pensée ; mais étant le rebours de celle-ci, elles restent toutes deux indivisibles.

Nous voilà donc devant un bel exemple de mythologie comparée, avec en soulignement l’intervention philosophique moderne de la dialectique pensée-mémoire.

On peut ajouter, en parallèle de l’image des corbeaux germaniques, incarnation vivante de cette dialectique, le fait que le dieu Apollon lui-même ait recours à une corneille blanche colorée en noir qui lui révèle la liaison de Coronis avec un amant. L’oiseau représente donc un archétype européen de connaissance, de pensée et de mémoire.

 

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 30 janvier, 2020 |1 Commentaire »

L’art abstrait des Celtes

 

La numismatique gauloise révèle des scènes que l’on peut rapprocher de la mythologie celtique. Les pièces des clans Namnètes et Vénètes en Bretagne, (respectivement correspondantes étymologiquement aux chef-lieux de Nantes et Vannes) montrent une tête humaine bouclée entourée de cordons perlés la reliant à d’autres têtes plus petites.

MonnaiesNamnetes-Venetes

 

ogmios

 

 

Lorsque l’on connaît ce que l’historien grec Lucien rapporte, lors de sa venue en Gaule, à propos de son incompréhension de la représentation des divinités par les Celtes, on ne peut qu’être frappé par la ressemblance de sa description d’une scène toute particulière dans le sud de la Gaule avec les pièces bretonnes. Dans mon article La parole qui enchaîne les hommes, j’évoque cet épisode fameux où le Grec décrit le dieu gaulois Ogmios, qu’il prend pour Héraklès, en train de mener les hommes par des chaînes d’or reliées de sa langue à leurs oreilles, démontrant ainsi que l’éloquence et la persuasion sont supérieures à la force.

Ogmios

 

 

Le tableau que décrit Lucien est une schématisation d’un mythe. Il aurait été peint au II ème siècle de notre ère, c’est à dire en pleine romanisation de la Gaule. On sait qu’à cette époque, l’art surréaliste des Celtes notamment dans leurs représentations sculpturales avait fortement régressé pour tomber dans le figuratif latin plus banal.

 

Nous sommes sans doute en présence d‘un mythe archaïque répandu chez tous les peuples gaulois puisque présents dans le nord-ouest de la gaule avant la conquête romaine et dans le sud après celle-ci. Il est évident de l’envisager à une échelle plus large puisque la Celtie s’est répandue à travers toute l’Europe.

 

Il est particulièrement heureux de mettre en lumière de telles analogies, dévoilant un peu plus la culture des peuples païens et toutes les images poétiques qu’ils ont façonnées pour exprimer des principes conceptuels et abstraits.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 11 août, 2019 |Pas de commentaires »

Le totémisme comme symbole des clans celtiques

GuerrierSanglier

Dans la légende de Finn, tirée des Mabinogion (compilation de quatre récits médiévaux gallois dont l’origine se trouve sans doute dans l’antiquité), on trouve un poème relatant les haut faits d’un héros.

Au cours d’une chasse royale, Finn et ses compagnons découvrent la tombe d’un des chefs de clan, mort au combat. Il s’agit de Failbé Findmaisech.

Finn se met à louer sa bravoure et compose un chant funèbre pour honorer sa mémoire :

« Ils trouvèrent la mort sous les défenses

Du porc féroce au large dos.

Il tua les chiens et les hommes,

Le sanglier énorme de Formael.

Il trouva le porc noir à la forme sombre

Qui vint combattre loyalement.

Il mit par terre chiens et gens,

Combat pour lequel la tombe était creusée.

Il m’était cher, Failbé le Rouge,

Le jour où il fit un carnage des étrangers.

Il répondait à l’affliction et à la bataille,

Celui qui est dans la tombe. »

Nous sommes habitués à ce genre de composition chez les Germains et les Scandinaves. Elle se trouve moins fréquente chez les Celtes mais cela ne laisse pas présager qu’elle n’ait pas ou peu existé dans l’antiquité celtique. Nous savons que le nord de l’Europe a préservé plus longtemps les témoignages du paganisme et ses mœurs pré-chrétiennes. Il est frappant de voir les similitudes dans le style et l’emphase avec ce que l’on connaît des visas des Sagas islandaises.

Revenons au texte en question : il évoque un combat à mort entre Failbé Findmaisech et un porc sauvage. Le sanglier est repris dans le bestiaire celtique, gaulois particulièrement, à la fois comme image de férocité et comme appartenance à un clan (voir à ce sujet l’article Le Chien de l’Ulster, ici)

L’évocation du combat contre le sanglier est à mettre en exergue avec le personnage principal Finn, qui se nomme également Demné, c’est à dire le cerf. Curieuse mise en scène que cette guerre entre deux animaux ! Nous sommes sans doute en présence d’un témoignage d’affrontement de clans où les emblèmes d’animaux sauvages ne sont que les expressions d’un totémisme propre à chaque tribu. D’ailleurs dans la légende d’Arthur, on retrouve plusieurs allusions semblables. Son propre nom évoque, par sa racine celtique artos, l’ours.

Que de métaphores pour comprendre en profondeur ces témoignages magnifiques de ce que fut la société pré-chrétienne européenne !

 

L’exercice sacrificiel et la renaissance

pierre Odin

Dans l’épopée celtique, un des fameux compagnons d’Arthur se nomme Kaï. Dans les Mabinogion (compilation de quatre récits médiévaux gallois dont l’origine se trouve sans doute dans l’antiquité), une description du personnage se révèle très intéressante :

« Kaï avait cette vigueur caractéristique qu’il pouvait respirer neuf nuits et neuf jours sous l’eau. Il restait neuf nuits et neuf jours sans dormir… »

Quand on met cette évocation du cycle de neufs nuits et neuf jours avec ce que l’on connaît du fond mythologique germano-scandinave, on est frappé de la corrélation avec le rituel sacrificiel du dieu Odin. Dans le Havamal, on peut lire :

« Je sais que je pendis

A l’arbre battu des vents

Neuf nuits pleines,

Navré d’une lance

Et donné à Odin

Moi-même à moi-même donné,

A cet arbre

Dont nul ne sait

D’où proviennent les racines. »

Se trouve en commun l’évocation d’une durée de neuf nuits. Lorsque l’on va plus en profondeur dans la mythologie, on comprend que le dieu scandinave renaît de lui-même ; ainsi, l’interprétation renvoie à la période de gestation humaine de neuf mois, rappelée par la description des nuits pleines (équivalent à neuf lunaisons) et la suite des strophes du poème (« Alors, je me mis à germer… »).

Kaï, à qui l’on attribue le pouvoir de respirer sous l’eau durant une période identique à celle de l’auto-sacrifice d’Odin, semble aussi évoquer une renaissance à travers ses exploits. L’élément liquide, cher aux interprétations de Jung, renvoie toujours à la matrice. Le fait de pouvoir respirer sous l’eau durant neuf mois appelle donc la même image.

Sommes-nous confrontés à l’évocation d’un rituel sacrificiel païen où le supplicié, une fois les épreuves traversées, devait ainsi accéder à sa propre renaissance ? Cela supposerait que la période du rituel s’étalait sur neuf nuits, pour faire écho aux cycles des lunaisons. À travers différents écrits poétiques et leurs images relatant des mythes celtiques et germaniques, on entrevoit des fragments du paganisme européen.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 16 février, 2019 |Pas de commentaires »

Le Dialogue des deux sages, de la parole druidique

Dans Le Dialogue des deux sages (pour plus de précisions sur le texte et son origine, je vous invite à prendre connaissance de l’article Le Dialogue des deux sages, introduction), nous trouvons des tournures de phrases complexes et pleines de sous entendus. En dépit du sens profond qui nous échappe partiellement aujourd’hui, faute de filiation dans la tradition druidique, nous pouvons considérer des faits comme acquis en ce qui concerne la vision sociétale de l’époque de l’apogée celtique en Europe.

En effet, dans la joute verbale qui oppose deux officiants druidiques, on trouve ce que l’on appellerait de nos jours « une promesse de bel avenir professionnel » dans l’antiquité celtique. Fechertne, le prétendant à la charge de docteur suprême de l’Ulster promet à son rival (Nede) d’être un  » panier de poésie », un « roc de docteurs », et « le bras d’un roi ».

Ces allégories représentent sans doute trois charges de la fonction druidique :

la qualité de l’éloquence, de la poésie et sans doute du chant (récitations, incantations) par la pratique bardique ;

la qualité de la médecine, des sciences (astronomiques, arithmétiques, en herboristerie, …) et de divination telle a pu l’être la pratique du vate ;

enfin, la qualité d’organiser la société dans ses juridictions, dans sa hiérarchie, dans la pratique martiale en tant que conseiller du souverain.

Le dialogue des deux sages révèle une vision de la place du druide dans la société celtique à travers des métaphores poétiques ; il laisse supposer que la plus haute fonction sacerdotale, docteur suprême, couvre les compétences subordonnées au druide comme celles dépendantes du barde et du vate.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 6 janvier, 2019 |1 Commentaire »

L’image du serpent cornu

Cern

Dans la mythologie grecque, l’épisode de l’origine des hommes est racontée par l’image du serpent cornu Zagreus. Brièvement, le mythe raconte la transformation de Zeus en dragon qui fait violence à sa fille Perséphone. De cette union naît Zagreus, le « Petit Cornu », serpent dont la tête est surmontée de cornes de bélier. Héra, jalouse, excite contre lui les Titans qui l’amusent d’abord, puis se jettent sur lui pour le dévorer. Vainement, Zagreus, qui essaie de s’échapper, prend la forme d’animaux divers. Son corps est mis en pièces et les Titans le dévorent. Seul son cœur est resté intact. Athéné le rapporte à Zeus qui l’avale. Puis Zagreus renaît sous le nom de Dyonisos (dieu cornu) et les Titans, ses meurtriers, sont frappés de la foudre. Mais les hommes, nés de la cendre des Titans, porteront en eux la peine du crime de leurs ancêtres déicides.

Il est curieux de constater que le serpent divin se retrouve en Gaule à travers plusieurs images archéologiques et témoignages contemporains. Ainsi, Pline narre l’épisode de « l’oeuf serpent » tenu en haute estime chez les druides. « En été, il se rassemble une multitude innombrable de serpents qui s’enlacent et sont collés les uns aux autres, tant par la bave qu’ils jettent que par l’écume qui transpire de leurs corps ; il en résulte une boule appelée œuf de serpent. Les druides disent que cet œuf est lancé en l’air par les sifflements des reptiles, qu’il faut alors le recevoir dans une saie sans lui laisser toucher la terre, que le ravisseur doit s’enfuir à cheval, attendu que les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’une rivière mette un obstacle entre eux et lui… »

On peut entrevoir dans cet épisode fantastique la simplicité d’une tradition archaïque consistant en un œuf divin né de l’accouplement de serpents divins.

Pour ce qui est de l’image archéologique du serpent cornu, on la retrouve dans tout l’est de la Gaule antique. Ainsi sur l’autel de Mavilly, le serpent cornu figure à côté de douze dieux romanisés. De même sur l’autel de Paris dans une forme de Mercure tricéphale, aux côté d’un bélier (ce qui fait écho aux cornes de Zagreus). Idem pour la stèle de Beauvais dont la face est occupée par une image de Mercure. De la même manière sur les objets purement celtiques dont le plus illustre consiste en le chaudron de Gundestrup, où apparaît le dieu gaulois Cernunnos tenant dans sa main une forme de Zagreus, serpent à cornes de bélier.

On aperçoit dans l’image du serpent cornu (du serpent divin en général) un lien ténu entre la mythologie grecque et celtique. On remarquera que cette image est rattachée à un chaos et une naissance : des forces destructrices donnant naissance à une déité chez les grecs ; un œuf cosmique convoité chez les Celtes. Chez les uns la doctrine orphique permettra de se libérer du pêché originel lié au déicide ; chez les autres, la doctrine druidique intégrera l’image originelle cosmique dans sa mythologie.

Cernunnos

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 14 octobre, 2018 |Pas de commentaires »
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