Archive pour la catégorie 'L’Antiquité'

La Satire dans l’antiquité – 2

ChapiteauLangogne

On connaît des dénominations gaéliques pour des variétés de satire dans le monde celtique païen, grâce au travail des copistes irlandais au cours du moyen-âge.

Ainsi, il est fait référence de quatre appellations en fonction des circonstances :

imbas forosnai,

glam dicinn,

teinm laegda,

dichetal do chennaib cnaime.

Il semble que l’usage de ces types de satire élaborée soit exclusivement réservé à la classe sacerdotale suprême, c’est à dire aux druides.

L’imbas forosnai est traduit en français par « la très grande science qui illumine ».

Le glam dicinn, que j’ai évoqué dans l’article La Satire dans l’antiquité, est donc « la malédiction extrême » ou « le cri ».

Le teinm laegda est « l’illumination du chant ».

Le dichetal do chennaib cnaime est « l’incantation par les bouts d’os » (!).

Cette dernière appellation est métaphorique : il faut comprendre par « les bouts des doigts ».

De ces distinctions, on ne sait pas grand chose quant à leurs modes d ’exécution, leurs techniques et surtout leurs différences et leurs champs d’application.

Ce qui peut attirer notre attention sur l’importance de ces exercices diffamatoires, dans la vie sociale des Celtes, est le qualificatif du druide officiant, véritable expert en la matière : corrguinech, c’est à dire « la pointe qui blesse » !

On imagine bien le pouvoir des mots dans la bouche du druide, pour détruire socialement un ennemi, un banni, ou quelque paria honni du clan.

Il est intéressant de constater encore l’usage des métaphores et des images éloquentes dans ces sociétés archaïques.

 

(cf également à ce sujet les articles  : De l’éloquence, Le lien historique entre poète et guerrier )

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 5 avril, 2021 |Pas de commentaires »

Le centre chez les Celtes (ou le nombril du monde)

Impression

La notion spatiale de centre est attestée chez les peuples celtes dans la mythologie et grâce à l’archéologie. Elle représente dans la spiritualité païenne la concentration de l’essence sacrée. De ce lieu, plus symbolique que réellement géographique, doit sortir l’axe du monde tant vénéré par les sociétés pré-chrétiennes.

La mythologie irlandaise relate un rite archaïque lors de la quatrième invasion de l’île :

« Trouvant le pays inhabité, ils [les fils de Déla] se le partagèrent en cinq parts égales, dont les bords se rencontrent à une certaine pierre dans le Meath […]. Cette pierre est appelée l’ombilic de l’Irlande, comme si elle était placée juste au centre du pays. Et c’est pourquoi cette région d’Irlande s’appelle Meath-Media, parce qu’elle est située au milieu de l’île. Les cinq frères […] partagèrent donc l’île en cinq parts, de telle sorte que chacune d’entre elles possède une petite portion du Meath, touchant la pierre dont j’ai parlé. »

Ainsi l’ombilic exprime bien le nombril du pays, c’est à dire son centre. La pierre dont il est question est sans doute érigée en un lieu propice aux réunions sacrées et ne représente pas le centre géographique du territoire ( « comme si elle était placée juste au centre du pays ») à proprement parler. Nous sommes donc face à un marqueur symbolique, gage d’harmonie et d’équilibre entre les clans.

Il est à noter que la pierre peut prendre la forme d’un arbre en tant que pilier cosmique du monde. On connaît d’ailleurs dans les traditions germaniques l’importance du frêne sacré. Les Celtes ont désignés leurs espaces sacrés (« nemetons ») dans des bosquets ou forêts primaires.

César , dans la Guerre des Gaules, indique aussi un centre, « consacré, au pays des Carnutes , et arbitrent les différends entre particuliers ou entre la soixantaine de peuples qui forment cette mosaïque bigarrée qu’est alors la Gaule ». Ce lieu décrit sans doute un des pôles sacrés des Gaulois dans la mesure où il en existait sans doute d’autres, mobiles et connectés les uns aux autres en fonction des territoires conquis par les Romains.

Le centre du (ou des) monde(s) fonctionnait symboliquement dans les sociétés païennes européennes. Son marqueur, l’arbre ou la pierre dressée, concentrait le Sacré des peuples. Charles Drekmeier insiste sur la notion religieuse commune aux Celtes :

« Ce qui fit l’unité des mondes celtiques fut plus certainement la religion qu’une forme de régulation politique, à l’instar de l’Inde ancienne.»

Le nombril du monde est donc la représentation allégorique d’un espace central et commun à toutes les communautés ethniques du territoire partagé, qui semble relier les peuples à leurs mythes fondateurs et à leurs ancêtres, comme l’ombilic relie la mère à l’enfant.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Haut Moyen-Age |on 27 mars, 2021 |1 Commentaire »

Apollon et ses attributs

Quand Apollon arrive au monde, il déclame des vers qui seront interprétés comme annonçant les oracles de Delphes :

« Qu’on me donne ma lyre et mon arc recourbé.

Je révélerai aussi dans mes oracles les desseins infaillibles de Zeus. »

Ainsi, le culte rendu au sanctuaire grec, où la Pythie (prophétesse) rapportait la voix du dieu en répondant aux interrogations du peuple, est annoncé par cette formule.

Georges Dumézil, l’inventeur de la mythologie comparative et de la révélation des archétypes mythologiques dans l’hypothèse indo-européenne, pense trouver dans ces vers deux des trois fonctions qui organisent les sociétés archaïques.

La lyre pourrait ainsi symboliser la communication entre les hommes et les dieux, la parole et le chant sacrés, la musique qui élève ou qui apporte la transe ; dans cette communication mystique, il s’agit de mettre en harmonie les deux mondes ; on la classe donc dans la fonction sacerdotale.

L’arc représenterait alors la fonction guerrière.

L’ambivalence d’Apollon est ainsi mise en lumière par ses deux attributs. Il est tantôt le dieu de la divination (et de la pureté pour les Orphistes) et tantôt le dieu qui apporte la terreur. Dans l’Iliade, il devient redoutable quand on le voit armé de son arc pour venger son prêtre, maltraité par les Grecs. Un poème de l’Hymne homérique parle de lui ainsi :

«  Tous (les dieux) se lèvent de leur siège à son approche, lorsqu’il tend son arc illustre. »

L’image d’Apollon nous apparaît alors plus subtile dans cette duplicité. Il est le maître des purifications et et de l’harmonie dans le monde ; toutefois c’est à lui que les hommes attribuent les fléaux qui les frappent : maladie, mauvaise récolte, sécheresse,… et c’est à lui qu’ils ont recours pour en obtenir la fin. Dieu protecteur et ravageur, les métaphores de la lyre et de l’arc dessinent parfaitement les contours de sa fonction vitale dans le monde des hommes.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 15 novembre, 2020 |Pas de commentaires »

L’image du masque à travers deux divinités

Masque

Entre toutes les formes cultuelles que prend la figure de Dionysos, le masque est particulièrement remarquable. Il apparaît sur certains vases dans la région de l’Attique en Grèce. Suspendu par un mât ou par une colonne, il est souvent accompagné d’un drapé. Cette scène laisse penser que le dieu est à la fois absent et présent à travers le vêtement vide. Ainsi par extension, on peut supposer que Dionysos offre à ceux qui le reconnaissent une image de l’Autre et de celui qui rend autre…

On le sait, Dionysos incarne la folie ; mais dans une certaine mesure uniquement. Tel Apollon qui peut à la fois envoyer le mal et le guérir, Dionysos est celui qui rend fou et qui sait guérir de la folie. Il est l’antagoniste d’Apollon. Souvent lié à cette divinité, on peut imaginer que le culte rendu consistait en un véritable parcours initiatique des ténèbres (Dionysos est une entité chtonienne) vers la lumière (le rayonnant Apollon).

Dans le contexte archéologique et historique, on sait que les phénomènes de transe du culte dionysiaque rentraient dans les comportements sociaux ritualisés, notamment en groupes. Les parades et déambulations masquées en sont les caractéristiques les plus profanes.

Il est troublant de constater les liens avec le dieu au masque du panthéon germanique Wodan (Odin chez les Scandinaves). Dieu du changement d’état par excellence, Wodan incarne la transe chamanique et les extases qui en découlent. Représenté masqué sur de nombreuses pierres commémoratives, la mythologie germano-scandinave le surnomme Grimr, contraction de « grimnir », qui signifie précisément le Masqué. L’un de ses supports aux voyages chamaniques est son cheval à huit pattes Sleipnir. Or, il est curieux d’observer les représentations de Dionysos chevauchant un félin, évoquant ainsi la même allégorie du voyage astral.

Ainsi, à l’échelle continentale et à des époques éloignées les unes des autres de plusieurs siècles, on peut appréhender une forme archétypale de divinité de la transe à travers des symboles et des métaphores liées à la pratique du chamanisme. Le masque en est la figure la plus emblématique.

 

Dionysos

 

L’œuf de serpent

L’image de l’œuf originel est présente dans plusieurs traditions d’origine indo-européenne.

Dans l’Antiquité, les Orphistes (dont j’ai déjà parlé dans le blog, voir à ce sujet Un rite plurimillénaire) contestent et refusent les règles politico-religieuses de la cité grecque. Les récits de tradition orphique, dont on a trouvé des extraits sur des fragments de tablettes en os à Obia sur les bords de la mer Noire, placent à l’origine une puissance primordiale, le Temps ou la Nuit. De ces dernières vont sortir un œuf qui donnera à son tour naissance à Eros (le dieu de l’amour mais aussi le désir amoureux).

On peut imaginer que cette croyance soit un artefact de la mythologie pélasge, antérieure aux grecs, et dont le mythe rappelle sans équivoque celui des Orphistes. En effet, la grande déesse primordiale, Eurynomé créa l’Océan sur lequel elle se mit à danser. Puis à l’aide de la force du Vent du Nord (divinité) elle façonna un serpent nommé Ophion. Elle s’unit à lui puis se transforma en colombe. Elle couva alors sur les vagues l’œuf qu’elle avait pondu. Ophion s’enroula sept fois autour de cet œuf qui, en se brisant, donna naissance à tout ce qui existe.

De la même façon on trouve chez les peuples celtes une cosmogonie parallèle que les druides perpétuent à travers des rites. Pline l’Ancien témoigne de ses observations : « Il est une espèce d’œuf, oubliée par les Grecs, mais en grand renom dans les Gaules : en été, des serpents innombrables se rassemblent, enlacés et collés les uns aux autres par la bave et l’écume de leur corps ; cela s’appelle œuf de serpent. Les druides disent que cet œuf est projeté en l’air par les sifflements des reptiles et qu’il faut le recevoir dans une saie avant qu’il touche la terre. J’ai vu cet œuf : il est de la grosseur d’une pomme ronde moyenne et la coque en est cartilagineuse, avec de nombreuses cupules, comme celles des bras des poulpes. Il est célèbre chez les druides. On en loue l’effet merveilleux pour le gain des procès et l’accès auprès des rois… »

En Inde, de vieux textes en sanskrit évoquent un « cosmos en forme d’œuf ». L’étymologie du mot signifiant l’origine du cosmos (Brahmanda) peut se décomposer en deux termes sanskrits « Brahman » qui veut dire cosmos et « Anda » qui veut dire œuf.

L’image de l’œuf dans les traditions indo-européennes représente donc un archétype de la cosmogonie. Il se trouve à l’origine de la création de l’univers et dans les récits perpétuant le mythe fondateur du cosmos. Devenu symbole, il alimente les vieux mythes et les croyances populaires.

oeufdeserpents

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 18 juillet, 2020 |Pas de commentaires »

Le dieu du tonnerre et son valet

ThorEtThjalfi

Dans la mythologie germano-scandinave, il est commun de voir les exploits guerriers du dieu Thor. Ce dernier apparaît de temps en temps accompagné d’un valet ou d’un second, lui permettant de vaincre complètement ses ennemis.

On retrouve sur certains tambours lapons dédiés aux chamanes, des figures de cette liaison entre la divinité au maillet et son valet. Le mythographe danois Axel Olrik en fait référence dans son étude Le dieu du tonnerre et son valet.

Dans un des mythes les plus célèbres, c’est Thjalfi, le valet de Thor, qui intervient favorablement pour lui attribuer la victoire dans le combat qui l’oppose au géant Hrungnir. Thjalfi arrive le premier sur les lieux du duel et alerte le géant que Thor envisage de surgir par la terre. Hrungnir, confiant, change donc l’emplacement de son bouclier pour le disposer sous ses pieds. Thor apparaît alors dans le ciel et peut aisément fracasser le crâne du géant. Certains pétroglyphes (comme illustré plus haut) évoquent cet épisode. La victoire de ce combat héroïque est due partiellement à la ruse d’un simple mortel.

On constate ainsi qu’à travers les supers pouvoirs d’une divinité, l’action de l’homme peut interférer dans l’issue de ses hauts faits. On peut y voir l’essence du lien unissant un peuple avec ses dieux. Ces derniers n’existent qu’à travers le culte que leur vouent les simples mortels. Ainsi, le mythe rappelle le lien étroit et nécessaire qui unit le panthéon aux hommes. Seule la foi rend possible la victoire des dieux sur les monstres et les géants.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 10 mai, 2020 |Pas de commentaires »

Un rite plurimillénaire

 

OdinSacrifice

 

Dans la démarche qui est la nôtre dans ce blog (faire connaître des traditions européennes et une forme de culture pré-chrétienne), il est toujours pertinent de mettre en perspective des éléments de mythologie séparés géographiquement de plusieurs milliers de kilomètres, comme séparés de plusieurs siècles.

Cet exercice non académique mais qui reprend l’esprit de la mythologie comparative de Dumézil, fournit des « éléments d’enquête » pertinents pour les modernes que nous sommes afin de nous représenter une forme de pensée que possédaient nos ancêtres.

À ce titre, l’orphisme et l’odinisme représentent deux mouvements religieux (pas au sens moderne du terme) dont on peut facilement tirer des parallèles tant les points communs sont nombreux et corroborent l’idée d’une Tradition archaïque primordiale commune qui aurait essaimé en Europe.

L’orphisme est un mouvement philosophico-religieux apparu en Grèce à partir du sixième siècle avant JC. Il tient son nom du demi-dieu Orphée, fils de la Muse Calliope et du dieu de la beauté et des arts Apollon. La mythologie grecque nous apprend qu’il avait le pouvoir de charmer les animaux sauvages. Il est souvent décrit comme un maître des incantations ou un enchanteur. Les adeptes de l’orphisme (les Orphéotélestes) représentent en quelque sorte une société élitiste, vivant éloignée des cités. Ils étaient considérés comme des purificateurs, des initiés. Orphée est parfois comparé aux chamanes et l’orphisme représente une résurgence de la mystique qui précéda la religion grecque. Une sorte de réaction contre le système théologico-politique de l’époque. Le mouvement qui en suivit influença de nombreux domaines tels la sculpture, la peinture, la musique, le chant, la poésie…

Les initiations orphiques (dédiées au dieu Dionysos) se basaient sur une ascèse très rude, des jeûnes et de la musique. Comme la pratique chamanique, l’exercice de privation et de douleur est associé à l’initiation. Le pratiquant rentre ainsi en état de transe et peut accéder à l’extase mystique. Cette pratique rituelle lui permettait de revenir avec des connaissances et avancement spirituel plus subtils.

L’odinisme est la religion des anciens Germains et Scandinaves avant le christianisme. Il nous apprend exactement la même chose dans la pratique rituelle grâce au texte du Havamal qui retranscrit l’exercice sacrificiel du dieu Odin lui-même.

« Je sais que je pendis

A l’arbre battu des vents

Neuf nuits pleines,

Navré d’une lance

Et donné à Odin

Moi-même à moi-même donné,

A cet arbre

Dont nul ne sait

D’où proviennent les racines.

Pont de pain ne me remirent

Ni de coupes;

Je scrutai en dessous,

Je ramassai les runes,

Hurlant, les ramassai,

De là, retombai.

Neuf chants suprêmes

J’appris du fils renommé

De Bölthorn, père de Bestla,

Et je pus boire

Du précieux hydromel

Puisé dans Odredir.

Alors je me mis à germer

Et à savoir,

A croître et à prospérer,

De parole à parole

La parole me menait,

D’acte en acte

L’acte me menait

Tu découvriras les runes

Et les tables interprétées,

Très importantes tables,

Très puissantes tables

Que colora le sage suprême

Et que firent les puissances

Et que grava le Crieur des Dieux. »

Il saute aux yeux l’analogie du rituel, en tous cas dans sa méthode et son but, avec l’orphisme.

Ajoutons à cela que les aptitudes, que va acquérir le dieu Odin grâce à son auto-sacrifice, rejoignent les qualités attribuées aux Orphéotélestes : pouvoir d’incantations, de lancer des charmes, la pratique de la magie, la communication avec les animaux, le pouvoir de s’approprier leurs caractéristiques, …

Le lien avec le chamanisme est évident et on prend conscience à travers ses pratiques très anciennes d’un fond encore plus ancien, dont l’origine se trouve peut-être au paléolithique.

OdinSacrifice2

La subtilité de la sagesse et de la musique

Dans les Hymnes homériques, Hermès s’adresse à Apollon à travers un chant magnifique :

« Celui qui, après avoir approfondi l’art et la sagesse, interroge la lyre de ses doigts légers, communique par ses chants tous les ravissements qui peuvent toucher les âmes. La lyre lui sera docile.

Si, en revanche, un ignorant, un brutal la sollicite, il n’en saura tirer que des notes fausses et des sonorités douloureuses. »

Le lien entre sagesse et lyrisme est donc très explicite dans la mythologie grecque. Seul un « sachant », une personne qui a expérimenté les arts et acquis une connaissance porteuse de sagesse a le pouvoir de communiquer par la musique avec les âmes. On comprend donc que seule une catégorie sociale initiée peut prétendre à disposer de ce pouvoir. Sans doute s’agit-il de la classe sacerdotale. Ce discours qui rentre en résonance avec les âmes humaines élève les hommes. On connaît l’impact et l’importance de la lyre dans la mythologie irlandaise (voir à ce sujet La harpe symbole de la transe) ; on peut donc supposer que la connexion avec les âmes s’établit grâce à la vibration des cordes et son harmonie renforcée par le chant. La maîtrise de cet art a le pouvoir de s’adresser à l’essence même de l’être humain. La transe semble ainsi être la conséquence d’une opération divine.

De l’Irlande à la Grèce, les peuples européens pré-chrétiens ont voué une importance capitale dans le rapport qu’ils entretenaient avec la musique. Selon les circonstances, on sait que la transe (qu’elle soit guerrière ou religieuse) permettait de communiquer directement avec les esprits et les dieux. On peut voir dans ce chant combien le profane est tenu à l’écart de cette pratique. La vulgarité et son manque de subtilité lui interdisent l’accès à une harmonie porteuse d’âme, à un langage divin.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 29 février, 2020 |Pas de commentaires »

À propos de la mémoire

Mnémosyne dans la mythologie grecque est la fille du vieux (au sens archaïque du terme et non de l’âge) couple divin Ouranos et Gaïa. Autrement dit, elle est la fille du Ciel et de la Terre. Cette déesse a donné l’étymologie des mots relatifs à la mémoire (mnémonique, mnémotechnique, mnésique, …).

En parallèle, on connaît l’importance de la mémoire chez les peuples germaniques dans leurs récits mythologiques, particulièrement avec les épisodes du dieu Wodan (ou Odin chez les Scandinaves) et ses corbeaux Hugin et Munin. Ils sont les messagers du dieu et leurs noms signifient respectivement « pensée » et « mémoire ». En parcourant les neuf mondes, ils acquièrent des connaissances qu’ils rapportent au dieu en les lui murmurant au creux de l’oreille.

Dans le poème scandinave Grimnismal, Wodan/Odin raconte une chose très curieuse à propos de ses corbeaux :

« Hugin et Munin
Volent chaque jour
Au-dessus du sol immense ;
Je m’inquiète que Hugin (la pensée)
Ne revienne pas,
Mais c’est pour Munin (la mémoire) que je m’inquiète le plus. »

Pour revenir à Mnémosyne, elle devient en neuf nuits la Mère des Muses. Ainsi, jeu et musique, danse et poésie appartiennent au sein de Mnémosyne, à la Mémoire. Il est troublant de constater à ce stade qu’il s’agit aussi des attributs du dieu Wodan/Odin !

Je me permets une digression qui éclairera, je l’espère, notre propos en passant par l’œuvre du philosophe allemand Martin Heidegger. Dans son ouvrage « Qu’appelle-t-on penser ? », il nous livre un texte riche à propos de Mnémosyne :

« Mémoire pense à ce qui a été pensé. Mais, étant le nom de la mère des Muses, « Mémoire » ne signifie pas une pensée quelconque de n’importe quel pensable. Mémoire est le rassemblement de la pensée sur ce qui partout désirerait être déjà gardé dans la pensée. Mémoire est le rassemblement de la pensée fidèle. Elle protège auprès d’elle et elle enfouit en elle ce qui se révèle à nous comme l’étant, comme étant le rassemblement de l’être. Mémoire, la Mère des Muses ! La pensée fidèle à ce qui demande à être pensé est le fond d’où sourd la poésie. La poésie, ce sont donc les eaux, qui parfois coulent à rebours vers la source, vers la pensée comme pensée fidèle. Aussi longtemps cependant que nous croirons pouvoir attendre de la logique un éclaircissement sur ce qu’est la pensée, aussi longtemps nous ne pourrons nous mettre à penser la façon dont toute poésie repose dans la pensée fidèle. Tout ce qui tombe sous la poésie jaillit du « recueillement auprès… » qui est celui de la pensée fidèle. »

Ainsi donc il devient inopportun de dissocier la mémoire de la pensée puisque l’une est l’émanation de l’autre. La prééminence de la mémoire sur la pensée pour laquelle le dieu germanique semble le plus inquiet tient au fait, comme le démontre le philosophe, qu’elle rassemble en elle la pensée dite fidèle, c’est à dire l’idée-même de penser.

On comprend mieux le lien étroit entre les attributs de la déesse grecque et ceux du dieu germanique : poésie, chant, incantation, musique, transe, …sont autant de composants de la mémoire d’un peuple ! Ils sont la matérialisation de la pensée. C’est pourquoi pour les peuples européens pré-chrétiens, les mythes mettent en valeur la mémoire comme une émanation toujours supérieure à la pensée ; mais étant le rebours de celle-ci, elles restent toutes deux indivisibles.

Nous voilà donc devant un bel exemple de mythologie comparée, avec en soulignement l’intervention philosophique moderne de la dialectique pensée-mémoire.

On peut ajouter, en parallèle de l’image des corbeaux germaniques, incarnation vivante de cette dialectique, le fait que le dieu Apollon lui-même ait recours à une corneille blanche colorée en noir qui lui révèle la liaison de Coronis avec un amant. L’oiseau représente donc un archétype européen de connaissance, de pensée et de mémoire.

 

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 30 janvier, 2020 |1 Commentaire »

L’art abstrait des Celtes

 

La numismatique gauloise révèle des scènes que l’on peut rapprocher de la mythologie celtique. Les pièces des clans Namnètes et Vénètes en Bretagne, (respectivement correspondantes étymologiquement aux chef-lieux de Nantes et Vannes) montrent une tête humaine bouclée entourée de cordons perlés la reliant à d’autres têtes plus petites.

MonnaiesNamnetes-Venetes

 

ogmios

 

 

Lorsque l’on connaît ce que l’historien grec Lucien rapporte, lors de sa venue en Gaule, à propos de son incompréhension de la représentation des divinités par les Celtes, on ne peut qu’être frappé par la ressemblance de sa description d’une scène toute particulière dans le sud de la Gaule avec les pièces bretonnes. Dans mon article La parole qui enchaîne les hommes, j’évoque cet épisode fameux où le Grec décrit le dieu gaulois Ogmios, qu’il prend pour Héraklès, en train de mener les hommes par des chaînes d’or reliées de sa langue à leurs oreilles, démontrant ainsi que l’éloquence et la persuasion sont supérieures à la force.

Ogmios

 

 

Le tableau que décrit Lucien est une schématisation d’un mythe. Il aurait été peint au II ème siècle de notre ère, c’est à dire en pleine romanisation de la Gaule. On sait qu’à cette époque, l’art surréaliste des Celtes notamment dans leurs représentations sculpturales avait fortement régressé pour tomber dans le figuratif latin plus banal.

 

Nous sommes sans doute en présence d‘un mythe archaïque répandu chez tous les peuples gaulois puisque présents dans le nord-ouest de la gaule avant la conquête romaine et dans le sud après celle-ci. Il est évident de l’envisager à une échelle plus large puisque la Celtie s’est répandue à travers toute l’Europe.

 

Il est particulièrement heureux de mettre en lumière de telles analogies, dévoilant un peu plus la culture des peuples païens et toutes les images poétiques qu’ils ont façonnées pour exprimer des principes conceptuels et abstraits.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 11 août, 2019 |Pas de commentaires »
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