Archive pour la catégorie 'Etudes'

L’origine d’un dicton moderne

« Tourner sept fois sa langue dans la bouche ».

Ce dicton populaire s’applique en général comme un conseil de sagesse. Il s’adresse à une personne qui aurait parlé sans réfléchir aux conséquences des mots utilisés. Il rappelle à l’ordre l’impertinent tout en lui prodiguant un conseil pour ses prochaines interventions orales. Il est assez troublant de voir dans ce dicton encore en usage de nos jours une corrélation avec Les Dictons du Sage Cadoc datant du VIème siècle.

  »Avant de parler, considère :

Premièrement ce que tu dis ;

Deuxièmement pourquoi tu le dis ;

Troisièmement à qui tu le dis ;

Quatrièmement de qui tu le dis ;

Cinquièmement ce qui résultera de ce que tu dis ;

Sixièmement quel bien proviendra de ce que tu dis ;

Septièmement qui écoute ce que tu dis.

Mets tes paroles sur le bout de ton doigt avant de les dire,

Et tourne-les de ces sept manières avant de les exprimer,

Et alors aucun mal ne viendra jamais de tes paroles. »

Une érudition évangélisante a fait de Cadoc un prêtre et un saint. Nous y voyons un barde, un druide certainement.

A la lecture de La Vie de saint Cadoc, plusieurs phénomènes aberrants apparaissent. Si habiles soient les copistes chrétiens qui ont entrepris de convertir ses propos, certaines lacunes les trahissent. Que penser, en effet, d’un converti au christianisme dont pas un seul propos n’évoque le Christ, le Père ou le Saint-Esprit ?

Aberrant aussi le phénomène qui veut que, sur les seize fois où le mot « dieu » apparaît dans les textes conservés, une part non insignifiante de ces mentions (13/16) intervienne à la fin des séries, à l’endroit où il était le plus facile de l’ajouter…

En replaçant l’origine archaïque des propos de Cadoc avant l’évangélisation de l’Europe, nous pouvons envisager logiquement que le texte est issu d’une tradition bardique ou druidique. Le conseil initiatique s’adresserait aux membres d’une communauté rendant les sentences, ou s’occupant des louanges des rois. Seuls les officiants du sacerdoce étaient dignes et aptes à cette fonction dans les sociétés celtiques.

 

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age |on 24 mai, 2015 |Pas de commentaires »

De l’image de l’arbre et du guerrier

La bataille de Stiklarstadir s’est déroulée en Norvège en 1030. Elle opposait les forces du roi Olafr aux paysans propriétaires libres. Un poème fut écrit en la mémoire du roi qui perdit la vie lors du combat.Les Boendr qui représentaient la classe des gens libres n’admettaient pas la politique centralisatrice et autoritaire d’Olafr. Le texte retrouvé revient à dire que personne ne s’attendait à voir une armée non entraînée à défaire l’armée du roi.

« Les arbres du roc du combat ne savaient pas encore

Qu’il y avaient une telle force chez les paysans et les barons ;

Le peuple a  provoqué la mort du prince

Quand les arbres du feu des blessures abattirent au combat,

Un roi tel que l’on estimait Olafr,

Maint valeureux guerriers gisaient dans le sang. »

Une fois de plus les arbres sont les guerriers. La souche, la bûche, la poutre, le bois sont autant de kennigar pour évoquer le combattant dans la poésie scaldique.

Il est remarquable de voir la survivance de cette image dans nos sociétés modernes. Ainsi le chêne représente en règle générale un grand homme. Ce fut le cas du Général de Gaulle.

Mais ces qualificatifs se retrouvent aussi dans le registre sportif, notamment au rugby, sport d’affrontement collectif. Ils désignent les personnes jouant dans le paquet d’avant, considérées comme les plus physiques de l’équipe.

L’image de l’arbre comme métaphore de l’homme combattant, meneur, retors, solide et fiable renvoie à une lointaine survivance des mentalités pré-chrétiennes où l’environnement naturel offrait des assimilations symboliques fortes.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 26 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Dagda, un nom de dieu qui sonne fort

sucellus

Dagda est la contraction de  Dago Devos, c’est à dire le  » dieu bon «  dans la mythologie celtique. Il patronne les éléments du ciel, la fertilité, l’abondance mais aussi les traités de paix et le combat à la guerre. Par les récits irlandais, nous apprenons qu’il gouverne la fonction sacerdotale, en tant que patron des druides. Ainsi l’exercice religieux et la guerre font partie des capacités du Dagda. Nous connaissons son goût pour le combat grâce à ses propos dans le récit de la bataille de Mag Tured :

 » Et toi Ô Dagda, dit Lug, de quel pouvoir disposeras tu dans la bataille contre les Fomoiré ?

Ce n’est pas difficile, dit le Dagda, je serai le flanc de l’armée des hommes d’Irlande, soit par massacre, soit par destruction, ou par magie. Aussi nombreux que les grêlons sous les pieds des chevaux seront leurs os sous ma massue, à l’endroit où vous les rencontrerez, sur le champ de bataille de Mag Tured. »

Nous pouvons interpréter sa fonction religieuse par les qualificatifs qu’il porte : « Ruad Rofhessa » qui signifie « rouge de la science parfaite ». Nous trouvons dans le même registre l’épithète « Eochaid Ollathir » pour dire « celui qui se bat avec l’if » ou « père puissant ». Rappelons que l’if est le bois magique dans le fond mythologique indo-européen et se trouve avoir la même vertu chez les Norrois. Il est utilisé pour les incantations divinatoires écrites, mais également pour les armes de guerre tels les hampes de lance et les boucliers. Sa double fonction coïncide avec le rôle du Dagda. La couleur rouge appartient au registre guerrier. Cette dualité ou double attribution se retrouve également chez le dieu Odin des vikings : magie, science et guerre.

La massue du « dieu bon » frappe dans un fracas et résonne de cette onomatopée : dag -daaaa !!!

Force est de constater que dans le nom même du dieu, dans sa signification littérale et figurée, dans son histoire, absolument tout concourt à le définir en tant que druide – soldat redoutable. C’est là une curiosité qui suppose que pour les sociétés celtiques de l’antiquité tout avait un sens.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 15 avril, 2015 |Pas de commentaires »

Les énigmes du dieu Odin

Wodan

Dans La Saga de Hervör et du roi Heidrekr, le dieu Odin soumet à l’épreuve des énigmes le personnage principal. Odin affectionne particulièrement les joutes oratoires et le jeu des énigmes. Aussi ces questions sont autant d’obstacles pour le brave qui doit l’affronter. Elles demandent beaucoup de perspicacité et une excellente connaissance de la mythologie, car les questions s’articulent souvent autour d’épisodes épiques. Ces énigmes qui nous sont parvenues révèlent un goût prononcé chez les païens du Nord de l’Europe pour l’éloquence et l’art oratoire.

Gestumblindi qui est un Kenning pour désigner Odin et qui signifie l’hôte aveugle, interroge le roi Heidrekr :

 » Alors Gestumblindi dit :

Quel est celui-là, le grand,

Qui passe au-dessus de la terre,

Il enveloppe lac et forêt,

Il craint la tempête,

Mais pas les hommes

Et cherche querelle au soleil.

Roi Heidrekr,

Réfléchis à l’énigme. « 

Nous voici plongés dans le dédale de la pensée pré-chrétienne avec ses images de la nature et ses composantes qui animent la vie des hommes et qui interagissent avec eux. Ici le « grand » induit l’idée que nous avons à faire à une personnification de l’énigme.

Je laisse au lecteur le soin de réfléchir pour proposer une solution. Celle-ci ne demande pas de connaissances particulières en mythologie, mais plutôt une vision animée de la nature. Vous trouverez tout en-bas de l’article la bonne réponse de Heidrekr.

>

>

>

>

>

>

>

>

>

 » Ton énigme est bonne, Gestumblindi, elle est devinée.

C’est le brouillard.

Il enveloppe la terre, en sorte qu’on ne voit rien à cause de lui, même pas le soleil, mais il se dissipe quand le vent se lève. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 22 mars, 2015 |2 Commentaires »

D’où viennent ces expressions gauloises ?

Taranis

 Les Gaulois ont peur d’une seule chose : que le ciel leur tombe sur la tête ! 

Voilà une expression répandue qui interpelle sur son sens et son origine. Qu’en est-il réellement des moeurs des celtes continentaux de l’antiquité ? Une peur si curieuse pour de farouches guerriers en serait presque absurde.

L’origine de la croyance en question remonte à un événement historique qui a été rapporté par l’un de ses protagonistes Ptolémée, l’un des généraux qui accompagnaient Alexandre le Grand lors de son expédition chez les Celtes. Les faits datent de 335 av. J.-C., aussi la mention qui y est faite des Celtes est-elle l’une des plus anciennes qui ne soient parvenues à leur sujet. Ptolémée en fit le récit dans son histoire d’Alexandre le Grand, reconnu par les jeunes extraits recopiés par Arrien et Strabon. C’est le cas du passage qui nous intéresse dont Strabon donne la version suivante :

 « Ptolémée fils de Lagos, raconte que pendant cette campagne, des Celtes établis dans la région d’Adria vinrent à la rencontre d’Alexandre pour obtenir de lui les bienfaits de relations d’amitié et d’hospitalité. Le roi les reçus chaleureusement, au cours du repas, il leur demanda ce qu’il craignait le plus persuadé qu’il dirait que c’était lui. Mais ils répondirent qu’il ne craignait personne qu’il redoutait seulement que le ciel ne tombe sur eux, mais qu’il plaçait l’amitié d’un homme tel que lui au-dessus de tout. »

La version d’Arrien dans l’ Anabase est un peu plus détaillé et certainement plus proche de l’original :

 « Les Celtes sont de grande taille et ils ont une haute opinion d’eux-mêmes. Tous venaient, à ce qu’ils dirent, avec le désir d’obtenir l’amitié d’Alexandre. À tous, Alexandre accorda sa confiance, et reçu d’eux la leur. Puis il demanda aux Celtes ce qu’ils redoutaient le plus, espérant bien que son grand nom avait pénétré dans le pays des Celtes, et plus loin encore, et qu’ils allaient lui dire que c’était lui qu’il redoutait le plus au monde. Mais la réponse des Celtes fut toute autre qu’il ne l’espérait. Établis loin d’Alexandre habitants des régions difficiles d’accès et voyant Alexandre s’élancer dans des contrées opposées, ils lui dire qu’ils redoutaient rien que de voir le ciel tomber sur eux. Ce dernier les déclara ses amis, en fit ses alliés puis les congédia, en ajoutant seulement que les Celtes étaient des vantards. »

Pour découvrir qui sont ces Celtes et pourquoi ils tiennent ces propos à Alexandre, il est nécessaire de replacer l’événement dans son contexte. Ces Celtes, précise Strabon, habitaient les environs d’Adria, petite ville d’Italie, située à l’embouchure du Pô, au bord de la mer Adriatique, à laquelle elle a donné son nom. Dans cette ancienne cité étrusque, au quatrième siècle avant J.-C., le tyran de Syracuse, Denys l’ancien, avait fondé une colonie (en réalité une garnison militaire) lui permettant de contrôler la voie commerciale en direction des Alpes de La Gaule. Très tôt, la ville était devenue la base du recrutement des mercenaires Celtes dont Denys faisait grande consommation. Elle attira ainsi de nombreux Gaulois de la Cisalpine proche mais peut-être aussi de la Gaule transalpine. Les hommes qui vont à la rencontre d’Alexandre sont certainement de ceux qui, après la chute de Denys Lejeune, se retrouvent sans employeur. Ils vont sans doute proposer leurs services à Alexandre qui s’apprête alors à engager sa conquête de l’Inde et de l’Asie centrale. Les termes mêmes employés par Ptolémée ne laissent guère de doute à ce sujet : ils sont de haute taille, imbus d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur force physique et guerrière. La conclusion de l’entretien avec Alexandre indique même qu’ils ont obtenu ce qu’ils venaient chercher. Alexandre en fait des amis et alliés militaires ou des auxiliaires. Ces chefs de guerre gaulois ne sont certainement pas venus seuls. Ils ont été accompagnés par des individus capables de les guider à travers les Alpes juliennes, le long du Danube jusqu’à la plaine de Valachie. Ces derniers devaient servir également d’interprètes, au moins des us et coutumes grecs et peut-être de la langue. Si l’on ne peut affirmer qu’il s’agissait de druides, on peut être sûr au moins que c’était des aristocrates ayant reçu de ces derniers une solide formation. On le voit dans la réponse circonstanciée qu’ils font à Alexandre, réponse qui prouve qu’ils possèdent à la fois de solides connaissances de géographie et, comme on le verra, des idées précises sur l’univers, sa composition et sa destinée.

L’histoire a retenu de l’entrevue la répartie un peu lapidaire des Gaulois évoquant la chute du ciel. Pour en comprendre la signification exacte, il est préférable de se fier aux textes d’Arrien qui ne résument pas seulement l’original de Ptolémée mais le recopie peut-être in extenso. La réponse gauloise est plus étoffée, plus diplomatique et, en quelque sorte, à double sens. Ayant bien compris que la question d’Alexandre faisait allusion à sa force militaire, ils lui répondent très astucieusement qu’ils n’ont pas à le redouter puisque lui s’apprête à lancer son offensive dans la direction opposée. Ainsi n’ont-ils pas à le vexer frontalement, en lui répondant, comme ils le font généralement, qu’ils ne craignent aucun ennemi. Ils prennent soin néanmoins d’indiquer qu’ils habitent une région difficile d’accès, faisant certainement allusion à la Gaule intérieure protégée par les Alpes Pennines. Puis vient le temps de la deuxième réponse : ils craignent cependant que le ciel ne s’effondre sur eux. Si la première réponse est sans aucun doute celle de guerriers, ces vantards invétérés dont la réputation était déjà solidement établie dès le quatrième siècle avant J.-C., la seconde est celle de leurs guides, aristocrates, hommes politiques, voire druides qui donnent une autre dimension à la forfanterie des hommes de guerre. Ils la replacent dans un système de croyance métaphysique complexe dont la chute du ciel n’est qu’un élément, la représentation de la fin du monde. 

La peur d’un effondrement du ciel n’a rien d’une terreur primitive irraisonnée, qu’on retrouverait à la fois chez les jeunes enfants et chez les peuples non civilisés : elle appartient au contraire à un système philosophique construit sur une longue période et après de multiples ajustements pour expliquer la formation de l’univers, son évolution et la place que l’homme tient. C’est à l’exposé de ce système que l’anecdote rapportée par Ptolémée nous convie. Ptolémée lui-même, plus soucieux de la vérité historique que curieux des mœurs barbares, n’a retenu que les paroles gauloises qui semblaient donner raison au jugement porté par Alexandre sur ses interlocuteurs : les gaulois sont des hâbleurs impénitents. Il est probable si l’on en croit l’intérêt qu’il manifestera quelques années plus tard pour les brahmanes de l’Inde, que le grand conquérant avait au contraire, un esprit beaucoup plus ouvert. Il dut, au cours du long repas qu’il partage avec les Gaulois, s’entretenir de leurs croyances et de l’idée qu’il se faisait de la mort. Mais de ce colloque entre Alexandre et les sages gaulois, il n’en est rien resté. Pour restituer l’ensemble des croyances auxquelles la chute du ciel se rapportait directement, il faut faire appel à d’autres auteurs et principalement à Poséidonios d’Apamée au début du Ier siècle avant notre ère. Plus de deux siècles séparent donc les deux moments. Cette durée, même dans le cadre des doctrines que les druides contrôlaient rigoureusement, peut avoir quelque incidence sur le contenu. Mais il faut garder à l’esprit que la reconstitution d’une pensée tient toujours d’un idéal théorique qui a pu ne jamais s’incarner totalement dans une époque particulière.

Ainsi à travers une expression devenue banale et reprise par le fameux gaulois d’Uderzo, il apparaît un second sens ayant des redondances dans la cosmogonie celtique. L’image du ciel s’abattant sur les guerriers fait écho au Ragnarök germanique, où les puissances célestes et infernales s’affrontent dans un ultime combat.

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 11 mars, 2015 |1 Commentaire »

De l’importance du monde onirique

Dans la Saga de Gisli Sursson, le personnage principal est tourmenté par des rêves. Il n’aura de cesse d’interpréter l’image d’une femme qui le lave avec du sang comme une fin imminente certaine.

Voici une visa qu’il déclame après ses visions :

 » Mes rêves ne sont pas tous

De bon augure.

Je ne me sens pas lié par cela.

Une femme me ravit ma joie.

Dès que je ferme les yeux

Vaincu par le sommeil,

Elle vient à moi,

Toute dégouttante de sang humain

Et me lave dans le sang. »

Les païens européens accordaient beaucoup d’importance au rêve qui était pour eux une manifestation du monde des esprits. Une forme de vérité était alors soumise à l’interprétation des images rencontrées au cours de ce voyage onirique. En Norvège, même après la christianisation, les peuples avaient pour habitude de ne pas réveiller un dormeur en proie aux rêves et avaient fait de cette tradition un dicton populaire : « Il faut laisser jouïr le dormeur de ses rêves ».

Gisli Sursson mourra peu de temps après lors d’un combat épique, donnant raison à l’interprétation de son rêve. On peut alors comprendre la signification des images de son poème : la femme qui vient le laver avec du sang humain pourrait  être une Valkyrie, celle qui choisit les morts au champ de bataille, émissaire du dieu Odin. La certitude du héros devant cette image renforce cette interprétation.

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 8 février, 2015 |Pas de commentaires »

La corne et sa double attribution

 

corne

Gjallahorn est littéralement le « cor qui sonne fort ». C’est l’attribut du dieu Heimdall dans la mythologie norroise. Il s’en sert pour sonner l’alerte de la fin du monde auprès des dieux.

D’autres sources décrivent Gjallahorn comme un récipient à hydromel autrement dit une corne à boire. D’ailleurs Heimdall est surnommé le « buveur de bon hydromel ». Ainsi la double attribution de la corne remonte à un lointain passé. L’archéologie a exhumé un grand nombre de cornes à boire depuis l’âge du fer et l’on sait parallèlement que les cors sont les plus anciens instruments de musique des germains. Certains passages de César et de Pline confirment l’usage très répandu des cornes à boire chez  les germains et les celtes.

La corne pourrait revêtir une fonction sacrée ; ainsi les cornes d’or de Gallehus retrouvées au Danemark revêtent incontestablement un caractère religieux. Cette fonction se reflète dans la mythologie islandaise à travers des cornes à boire qui parlent (saga de Thorsteinn). Le récipient devient instrument de musique. L’hydromel devient le son qui est émis par la corne. Ainsi il apparaît une ouverture sur la désignation de Gjallahorn : le cor qui sonne fort pourrait signifier le cor qui enivre l’esprit. Musique et boisson se trouvant mêlées dans un rituel sacré qui nous échappe mais qui laisse entrevoir ce que J. P. Mallory (A la recherche des Indo-Européens) découvrit sur les peuplades indo-européennes : la musique, le chant et la boisson étaient inextricablement liés dans les rituels religieux.

 

Etude d’un poème odinique

pierre Odin

Le dieu Odin est l’inventeur des runes, ces signes sacrés que les germains graveront sur le bois ou la pierre à des fins magiques ou commémoratives. Chaque rune est associée à un poème dans le Havamal (Les Dits du Très Haut). En voici un extrait se rapportant à la rune Uruz.

« Ur (ondée ou scorie) provient du fer brisant.

Le renne court souvent sur la neige glacée. »

Pour avoir une lecture compréhensive de la strophe, il nous faut se rapporter à la mythologie germano-scandinave.

La dénomination du  » fer brisant «  est à rapprocher du mot  » Yr «  qui signifie tantôt  » if «  tantôt  » fer brisant « . Yr est la rune de l’if (on la nomme également Iwaz). L’if renvoie au pilier du monde dans la mythologie : Yggdrasil. Celui-ci est décrit comme un frêne ou comme un if en fonction des versions. L’if est l’arbre qui ne vieillit pas car toujours vert. Dans un poème de l’edda, une prophétesse décrit cet arbre :

 » Le fier arbre sacré,

Couvert d’une boue blanche,

D’où provient la rosée

Qui s’écoule en bas sur les vallées. »

Ainsi la strophe d’Uruz prend tout son sens et pourrait être retranscrite de la manière suivante :

« Uruz, l’ondée, provient de l’if Yggdrasil « 

Nous apprenons ainsi que Uruz est la source sacrée s’écoulant du pilier cosmique. La rune Uruz est souvent associée à l’exercice de la médecine. Elle pourrait ainsi symboliser l’eau lustrale aux vertus curatives. Par ce langage codé nous essayons de recomposer le sens de tous ces mots prononcés par nos ancêtres et qui relevaient d’un véritable savoir ésotérique et mythologique.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 18 janvier, 2015 |Pas de commentaires »

Le droit viking

monnaie viking

La Saga d’Egill fils de Grimr le Chauve évoque un grand nombre de poèmes usant des kenningar. Le personnage central déclame des strophes dans des circonstances très différentes : moments de bravoure, passages héroïques, éloges, revendications juridiques… Ce dernier point est présenté ci-dessous. La société scandinave du moyen-âge est portée sur le droit et c’est au cours de grandes assemblées que l’on rendait la justice. Le « Thing  » est le rassemblement des clans pour faire valoir son droit. Il consiste en une réunion d’hommes libres dans le but d’obtenir des réparations pour des dommages causés par un tiers. Ces réunions sont souvent animées et arbitrées par un roi ou un prêtre, le « godi » qui va instruire l’affaire et juger. Il arrive que les litiges pour lesquels les préjudices sont très graves, demeurent insuffisamment dédommagés. Dans ces cas, le viking lésé peut provoquer en duel son opposant. Cette issue est fréquente dans les sagas islandaises. Lors d’un différend portant sur un droit de propriété avec les proches du roi de Norvège, Egill Skallagrimsson porte ses revendications devant la cour royale. Les voici avec le sens probable des kenningar :

 » Le buisson d’épines déclare (l’arbre ou l’arbrisseau vaut pour la désignation de l’homme / le fait de porter une broche pour fermer la tunique en fait ici un Kenning que l’on pourrait traduire par « porteur de broches » )

Née d’esclaves mon char de la rivière (la rivière de la corne est la boisson contenue dans la corne à boire / le char est la femme qui apporte la boisson)

De la corne. Cet önundr ne s’affaire

Qu’à sa cupidité. Secoueur de lances, (Le secoueur de lances est un surnom pour le dieu Odin)

J’ai épousé une Norne de l’aiguille (la Norne est la fileuse du destin dans la mythologie ; ici il s’agit de la femme)

Attitrée à l’héritage ;

Accepte, descendant d’Audi (Audi est un roi ancestral, son descendant est le roi contemporain d’Egill, Erik)

Les prompts serments. « 

Cette strophe peut se dire de la manière suivante :

« Le porteur de broches déclare

Que la femme m’apportant à boire est de lignée esclave.

Cet Onundr ne pense qu’à sa cupidité. Odin

Voit que j’ai épousé une femme

A qui revient l’héritage ;

Acceptez, roi,

nos prompts serments ! »

Ainsi les revendications légitimes dans le droit des sociétés païennes utilisent la langue des dieux ; celle qui permet de prendre à témoin Odin, le dieu suprême de la poésie et du droit divin.

 

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 24 décembre, 2014 |Pas de commentaires »

La parole qui enchaîne les hommes

Les sources littéraires attestent un passage légendaire d’Héraklès dans la Gaule du sud : d’après Pomponius Méla le héros aurait triomphé dans le delta du Rhône des deux fils de Neptune Albion et Dercynos et cette renommée n’était pas oubliée sous l’empire car on en trouve l’écho chez le mythologue Lucien de Samosate qui au IIème siècle de notre ère fait parler ainsi un grec devant une peinture gauloise, qu’il avait peut-être vue à Marseille (puisqu’il se rappelle le passage du héros dans la région) : 

« C’est Héraclès que les Celtes appellent Ogmios dans la langue du pays mais l’image qu’ils peignent du dieu est tout à fait étrange. Pour eux, c’est un vieillard sur la fin de sa vie, chauve sur le devant de la tête, tout blanc de cheveux pour ce qu’il en reste, de peau rugueuse et brulée par le soleil au point d’en être noircie comme celle des vieux marins : on le prendrait pour Charon* ou Japet du Tartare souterrain**, pour tout enfin plutôt qu’Héraklès. Tel qu’il est cependant, il a l’équipement d’Héraklès car il porte la dépouille du lion, tient de la main droite la massue, a le carquois à l’épaule et de la main gauche présente un arc tendu ; et c’est tout Héraklès, que cela. Je pensais que c’était par haine des divinités helléniques que les Celtes avaient ainsi fait injure à la forme d’Héraklès et qu’ils voulaient se venger, par cette représentation figurée, de son invasion dans leur pays et de ses rapines quand, en quête des troupeaux de Géryon, il traversait en vainqueur la plupart des peuplades occidentales. Pourtant je n’ai pas dit ce qu’il y a de plus d’extraordinaire dans ce portrait : cet Héraklès vieillard attire une foule considérable d’hommes, tous attachés par des oreilles à l’aide de chaînettes d’or et d’ambre, pareilles aux plus beaux colliers et, quoiqu’ils soient ainsi faiblement attachés, ils ne veulent point s’enfuir bien qu’ils le puissent aisément, suivent leur conducteur, tous gais et joyeux, le comblent d’éloges…Ce qui me parut plus insolite que tout…, c’est que le peintre ne sachant où suspendre le commencement des chaînettes, puisque la main droite tenait déjà la massue et la gauche l’arc, a perforé le bout de la langue du dieu et a fait tirer par elle les hommes qui le suivent et vers lesquels il se retourne en souriant.

Un homme du pays, le voyant dérouté, lui dit :  » L’art de la parole, nous ne l’identifions pas, nous autres Celtes, comme vous, Grecs à Hermès, mais à Héraklès parce qu’il est beaucoup plus fort qu’Hermès ; si d’autre part on en a fait un vieillard, ne t’en étonne point :  c’est que l’éloquence est seule à atteindre le point culminant de son développement dans la vieillesse, si du moins, vos poètes disent vrai…Nous pensons qu’Héraklès lui-même devenu sage a, par son éloquence, accompli tous ses exploits et par la persuasion forcé la plupart des obstacles. Ses flèches sont à mon avis, les discours acérés, percutants, rapides qui blessent les âmes : d’ailleurs, vous dites vous-mêmes que les paroles ont des ailes. »

 Les flèches sont des métaphores pour les arguments ou les reproches qui traversent l’auditeur en le blessant. Comme les kenningar il s’agit d’une belle image pour ne pas nommer directement les choses.

entrelacs6

Le panthéon celtique revêt de nombreuses formes divines ; les fragments qui nous sont parvenus témoignent de la diversité des cultes et particulièrement en Gaule. Les travaux de Dumézil, Mallory, Duval ont déjà démontré l’existence d’archétypes divins. Comme le sera Wodan ou Odin pour les peuples germaniques, Ogmios est l’archétype du dieu lieur. Celui qui, par ses dons, ses charmes, sa magie va enchaîner les hommes à sa cause. Nous voyons à quel point cet aspect prime sur d’autres attributs dans les sociétés préchrétiennes par rapport à l’usage de la force. « Nous pensons qu’Héraklès … a, par son éloquence, accompli tous ses exploits et par la persuasion forcé la plupart des obstacles… » se remémore un gaulois de la période gallo-romaine. Cet aspect est à mettre en parallèle avec les charmes du Havamal (Les Dits du Très Haut), où le dieu Odin énumère plusieurs charmes dont il a le pouvoir :

« … J’en sais un quatrième :

Si les guerriers me mettent

Liens à jambes et bras,

J’incante de telle sorte

Que je vais où je veux,

Fers me tombent des pieds

Et lien des bras.

J’en sais un huitième

Qui à tous est

Profitable à prendre :

Où que s’enfle la haine

Parmi les fils du chef,

Je peux l’apaiser promptement… »

Il apparaît plus clairement ainsi l’importance de l’usage de l’éloquence et de la parole pour les païens d’Europe. Le mot est le lien qui va enchaîner l’homme à l’orateur.

 

Charon, dans la mythologie grecque avait pour rôle de faire traverser  les morts à travers le fleuve Styx sur sa barque contre un péage.

** Japet est un titan qui sera emprisonné dans le monde souterrain (le Tartare) par Zeus.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 6 décembre, 2014 |Pas de commentaires »
1...789101112

Ailant vers Fred |
Jamesye |
Lenversdessignesleblog |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Manouch11poesies
| Envidelire
| Lettresinroses-bloglittéraire