Archive pour la catégorie 'Etudes'

La mystification historique

La cruauté épouvantable des guerriers vikings a été largement commentée par les clercs puis par les historiens. Pour les uns, fléau de Dieu ; pour les autres, terreur de l’Occident.

Mais en approfondissant le sujet, le lecteur (ou le curieux) pourra se rendre compte de toute la mystification accomplie autour de l’image du viking. Son univers emprunt de paganisme s’est heurté aux pensées et aux mœurs christianisées du moyen-âge ; aussi, ce choc culturel et cultuel a enrichit un imaginaire effroyable et un certain nombre d’invraisemblances.

Tout l’intérêt du site est de rapporter et de faire connaître le degré de culture et de raffinement des peuples dits païens, c’est à dire de la culture pré-chrétienne des peuples d’Europe, à travers leurs pensées et leurs visions du monde. Dans cette perspective il me vient l’image d’Epinal du viking aimant boire le sang dans le crâne de son ennemi…cette image hante durablement notre inconscient collectif et est parfois attribuée aux Gaulois, sans doute à cause des crânes exposés à l’entrée de temple, retrouvés sur des sites archéologiques. Cette mystification tient son origine dans une transcription d’un poème attribué au célèbre Ragnarr Lodbrok. Il se vante de boire la bière dans « la branche courbe du crâne ». Cette expression est bien un kenning ; elle fait référence à la corne de bœuf (la branche étant l’émanation poétique du crâne de l’animal) qui faisait office de corne à boire. La métaphore est alors incomprise et va alimenter durablement le délire des commentateurs. Notons qu’il n’est pas question de sang dans le poème mais bien de bière…

Cet exemple de malentendu (fortuit ou volontaire ?) démontre clairement l’incompréhension des kenningar par leurs contemporains chrétiens et le déni d’une civilisation envers une autre. Cet article aura permis de rendre justice aux hommes qui ont écrit ces poèmes magnifiques.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 11 février, 2017 |Pas de commentaires »

Le thème orphique à travers les âges

orphee

Orphée, le héros de la mythologie grècque, naît poète ; d’emblée il apparaît comme le « père des chants », c’est à dire comme un barde. Ni les Muses, ni Apollon, ses ascendants naturels, ne lui font de l’ombre. Avant d’apparaître sur les bords de la mer Noire ou au sommet des montagnes de Thrace, Orphée possède le pouvoir de charmer les animaux et les êtres les plus sauvages. En lui s’incarnent la voix et la musique, le chant qui fait venir à soi, les arbres et les pierres, les poissons et les oiseaux du ciel . Nul autre parmi les dieux et les hommes ne peut rivaliser avec lui. Il est comblé de dons multiples et la légende raconte qu’il ajouta deux cordes à la traditionnelle lyre à sept cordes que lui donna Appolon en hommage aux neuf muses, auxquelles appartenait sa mère. Du mythe et du symbole de la harpe, on retrouve la thématique dans toute l’Europe païenne depuis l’antiquité jusqu’au moyen-âge. En effet, si l’on monte au nord de l’Europe, il est frappant de tomber sur un archétype orphique à travers le héros du cycle héroïque de l’Edda, Gunnar Gjukason. Ce dernier est jeté dans une fosse aux serpents par son ennemi Atli. Il arrive à rendre les serpents inoffensifs en jouant de la harpe, avec ses orteils ! L’auteur Saxo Grammaticus attribuera le même pouvoir au roi Danois Erik Ejegod. Nous sommes donc dans le thème orphique qui d’ailleurs jouira d’un succès durable dans le nord puisqu’il fournira l’argument de plusieurs ballades danoises médiévales, intitulées La Force de la harpe. L’une de ces ballades décrit une harpe qui parle, autre motif bien connu de plusieurs folklores. Il y a aussi une balade faisant allusion à un chant magique capable de forcer les objets à se déplacer, et les gens à danser !… De la même façon dans la mythologie celtique on retrouve le thème de la harpe aux pouvoirs extraordinaires. Ceux entre autres de faire rire, pleurer, s’endormir avec le dieu Dagda. (Voir à ce sujet l’article La harpe symbole de la transe )

Le pouvoir hypnotique de l’instrument est intéressant et renvoie sans doute à un fond originel de pratique rituelle pour communiquer avec les esprits. Soulignons au passage que l’instrument à connotation magique n’est pas à dissocier du chant qui l’accompagne. L’usage du chant dans des rituels magiques est connu des sociétés européennes pré-chrétiennes et se retrouve dans sa forme étymologique latine, « carmen », qui a donné  le « charme » (dans sons sens ésotérique).

On se rend compte grâce à l’étude comparative, combien l’image de la harpe renvoie à un fond originel de magie et de transe.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 28 janvier, 2017 |2 Commentaires »

Le verbe pour perpétuer la mémoire

entrelacs

La parole publique chez les peuples païens européens est nécessaire pour conserver la mémoire collective. On le sait la louange ou la satire est omniprésente dans les sociétés pré-chrétiennes. Rappelons que les sociétés celtiques de l’antiquité connaissaient les mêmes codes sociaux et les mêmes craintes (cf à ce sujet les articles précédents : La Satire dans l’antiquité, De l’éloquence, Le lien historique entre poète et guerrier ) que les sociétés vikings. Les membres du clan se répétaient par les chants les haut-faits d’un guerrier, d’un chef de clan, ou au contraire condamnaient sa couardise. De leurs vivants les hommes qui étaient loués ou au contraire susceptibles d’être moqués publiquement attachaient énormément d’importance à l’image qu’ils véhiculaient et veillaient coûte que coûte à s’assurer une renommée digne. Tant la peur d’être abaissé, diminué, rongeait ces hommes, tant ils chérissaient la grandeur, présente et à venir. D’autres fois, c’est l’amour immodéré des titres et préséances, l’attention portée à la place où l’on vous faisait asseoir au banquet, à la façon dont on vous traitait. Car la seule arme vraiment mortelle que connaissait cette société, c’est la critique, la moquerie, la satire. La parole qui blesse, et qui finit par tuer socialement l’individu. Les lois elles-mêmes y veillaient avec attention.

En se penchant sur l’appareil de justice qui avait cour chez les vikings on se rend compte de son importance. Il tenait une telle place dans la vie des hommes, que tout était codifié, rien n’étant laissé au hasard : il fallait en effet contraindre l’ensemble de fortes individualités que représente une collectivité nordique à se plier à la loi, à entrer dans un consensus d’intérêts communs. Le but consistait à amener l’individu à reconnaître qu’il avait erré ou transgressé. Mais cette reconnaissance posait des problèmes. D’où, paradoxalement, le recours ultime et si fréquent à la force : on renverse un tribunal, et l’on voit, comme dans la Saga de Njall le brûlé, d’interminables et subtiles palabres se conclure par un affrontement physique !

Il faut mourir grand, la renommée dépasse toute autre valeur. Comme le dit en substance un grand bondi islandais condamné, à juste titre, par un évêque et qui refuse de plier : « c’est de moi-même que je prendrai la loi ! ».

Même la parole du dieu Odin le rappelle de manière très explicite dans le Havamal (strophes 76-77) :

« Meurent les biens, meurent les parents,

Et toi, tu mourras de même ;

Mais la réputation jamais ne meurt.

Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens, meurent les parents,

Et toi, tu mourras de même,

Mais je sais une chose qui jamais ne meurt :

Le jugement porté sur chaque mort »

Dans ces conditions, on comprend davantage les sociétés païennes et leur usage subtil des métaphores pour davantage magnifier les hommes et donner du sens sacré à leurs paroles.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 24 décembre, 2016 |3 Commentaires »

De la poésie scaldique

La poésie des scaldes, les poètes islandais du Moyen-Âge, représente un joyau de l’art oratoire des vikings. Etait-elle volontairement hermétique ? La question est de savoir si sa haute élaboration artistique était faite pour créer une reconnaissance du public par l’admiration ou si son vocable ésotérique avait pour fin de délivrer un message caché. En lisant le spécialiste français des religions et moeurs scandinaves du moyen-âge, Régis Boyer, il paraît évident que les scaldes représentaient une caste. Elle agissait vraisemblablement comme une confrérie placée sous les auspices du dieu de l’éloquence et de la poésie : Odin. Cette société élitiste au sein de la société nordique médiévale utilisait le double langage.

Les potentialités de l’art scaldique sont quasiment illimitées. La créativité des kenningar génère une association d’images et de sens multiples. Régis Boyer nous livre d’ailleurs à cet égard que la dislocation de la grammaire permet  » toutes sortes d’insinuations parallèles qui dédoublaient le discours, lequel, en quelque sorte, fonctionnait sur divers plans en interférence. »

Il semble probable que les poèmes élaborés par les scaldes devaient être chantés. Le culte odinique intègre le chant comme on l’a déjà vu dans des articles précédents (voir à ce propos De l’utilisation du chant dans la vie des anciens Germains,  Le lien historique entre poète et guerrier, Une autre explication du caractère sacré du kenning, Les kenningar dans un « chant de travail », Les kenningar et le chant, …). Aussi, la perpétuation du poème grâce au chant est sans doute une des clefs de sa conservation jusqu’à la fin du Moyen-Âge. Le chant a l’avantage de représenter un moyen mnémotechnique des poèmes. De la même manière que les Celtes dans l’antiquité avaient leurs bardes pour perpétuer leurs hauts faits ou leur mythologie, les scaldes étaient les garants de la mémoire collective et du symbolisme religieux.

entrelacs6

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 13 novembre, 2016 |Pas de commentaires »

L’ivresse, un exploit des sociétés païennes européennes

Chez les vikings, il est considéré comme un grand exploit que de boire démesurément. Dans la Saga d’Egill Skallagrimsson, le héros engloutit une corne à boire d’un seul élan, « cul sec » comme on pourrait le dire aujourd’hui. Il déclame alors un « poème » ou un chant truffé de kenningar, comme une ode à l’ivresse :

 » Vidons chaque corne, même si
Le cavalier du cheval d’Ekkill
Porte le breuvage de la corne
Sans arrêt à l’Ullr de la poésie ;
Je ne laisserai rien dans la corne
De l’étang du malt
Même si le meneur du jeu de Laufi
Me porte la corne jusqu’au matin. »

Expliquons la strophe afin de mieux comprendre sa teneur poétique. « Ekkil » est un roi de mer chez les Scandinaves ; son « cheval » est le bateau ; son « cavalier » est l’homme c’est à dire ici le marin ; le « breuvage de la corne » est la bière ; Ullr est un dieu et l’expression « l’Ullr de la poésie » est le héros Egill Skallagrimsson ; « l’étang du malt » représente évidemment la bière ; « Laufi » est un synonyme pour l’épée ; « le jeu de Laufi » est donc le « jeu de l’épée » , c’est à dire la bataille.

Voici donc l’écriture intelligible du chant d’Egill :

 » Vidons chaque corne, même si
Le marin du bateau d’Ekkil
Porte la bière
Sans arrêt au poète que je suis ;
Je ne laisserai rien dans la corne
De bière
Même si le meneur de la bataille
Me porte la corne jusqu’au matin. »

Magie des métaphores et des images travaillées évoquent l’ivresse dans un banquet de guerriers.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 29 octobre, 2016 |Pas de commentaires »

L’image de la farine

Il est une expression utilisée de nos jours quand quelqu’un se fait léser ou abuser par un stratagème : « rouler dans la farine« .

La farine depuis la plus haute antiquité est toujours en rapport avec l’idée de ruse et d’intelligence. Elle est mentionnée dans une des œuvres du poète grec Oppien (IIème siècle avant JC) où il vante les qualités du « pêcheur accompli » par un épithète (paipale) signifiant « fleur de farine » pour le mot polupaipalos, qui signifie « plein de finesse ».

Aristophane, 300 ans plus tôt évoquait déjà ce terme dans une métaphore pour les êtres rusés, subtils et fins. A cet égard, il semble opportun de développer une notion pré-socratique de l’intelligence et de la ruse ; celle de la mètis. Dans l’ouvrage remarquable de Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne (Les ruses de l’intelligence – la mètis des Grecs), on en trouve une définition qui rejoint l’image de la farine poétique. La mètis s’exerçait sur des plans très différents mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de l’artisan, habileté du sophiste, prudence du politique ou art du pilote dirigeant son navire. La mètis impliquait ainsi une série d’attitudes mentales combinant le flair, la sagacité, la débrouillardise… Multiple et polymorphe, elle s’appliquait à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux. 

Ainsi l’expression populaire qui nous est parvenue tient peut-être son origine dans une notion de ruse beaucoup plus développée dans l’antiquité. En partant de cette hypothèse, la farine est une métaphore poétique exprimant le raffinement le plus élaboré ou la finesse d’esprit permettant d’arriver à ses fins.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 2 octobre, 2016 |2 Commentaires »

Les runes et les kenningar

runesBracteate

Beaucoup d’inscriptions runiques ont des objectifs magiques. La plupart utilise les métaphores et les tournures de phrases des kenningar pour opérer. On a déjà vu dans des précédents articles combien les rites magiques chez les vikings s’accompagnent de chants ou déclamations poétiques, difficiles à comprendre pour les profanes. Il est particulièrement intéressant de constater la polysémie de chaque rune dans des gravures récurrentes où il est question d’ésotérisme.

Par exemple l’inscription « ALU » composée des runes Ansuz, Laukaz et Uruz se rencontre dans de nombreuses gravures. Elle a de prime abord le sens de « magie ». Toutefois si l’on approfondit l’interprétation on se rend compte de la richesse du signe gravé et de ses nombreux sens qui prennent vie sous les injonctions (chant ?) du graveur lui-même. En effet, l’association des trois runes peut aussi s’identifier à une des boissons préférées des vikings : la bière. Il est d’ailleurs remarquable que l’inscription se soit retrouvée sur des cornes à boire et soit évoquée dans certains rites où la bière joue un rôle central comme dans un banquet d’intronisation d’un roi.

A cet égard, il convient de mentionner l’inscription runique  » LATHU LAUKAZ GAKAZ ALU ». Cette addition de six runes peut se traduire par  » invitation oignon coucou magie ».  Dans une interprétation odinique il apparaît évident que le coucou désigne la corneille du dieu Odin, car cette comparaison est souvent utilisé dans les sagas islandaises pour évoquer les attributs du dieu. L’oignon ou le poireau sont les symboles de viridité (croissance organique) du dieu Thor. Une gravure préconise d’ailleurs de jeter un de ces légumes dans la boisson pour se prémunir d’empoissonnement en consacrant la boisson au dieu Thor. La mention devient alors une invitation :  » Thor et Odin, envoyez-moi votre magie ! » ou  » Thor envoie-moi tes corneilles magiques ! »

Il y a donc un état d’esprit , une pensée développée autour des formules runiques. Elles concentrent une poésie en une formule lapidaire. L’exercice intellectuel de la formulation des kenningar est omniprésent pour comprendre le sens caché de ces inscriptions merveilleuses.

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 24 septembre, 2016 |2 Commentaires »

Le poème du bouclier

La Saga d’Egill Skallagrimsson (Egill, fils de Grimr le Chauve) recèle de moments épiques imprégnés de paganisme nordique. On y trouve dans le chapitre 79 le  » poème du bouclier  » ou en langue originelle le  » Berudrapa « . Il s’agit d’un chant composé par le héros Egill pour marquer l’intérêt du présent reçu de la part de Thorsteinn : un bouclier de grande valeur (ici la valeur est symbolique et permet la reconnaissance du héros pour sa bravoure ; il est fort probable que le bouclier soit richement décoré et participe de sa valeur en tant qu’objet précieux et unique, même si la saga ne le mentionne pas). Voici le début du poème qui nous est restitué de manière incomplète :

 » Que le féal du roi écoute

La cascade de l’ami du feu

De l’autel ; que les gens de sa mesnie

Fassent silence ;

Souvent ma semence des mâchoires

De l’aigle doit être connue

Dans le Hördaland,

Capitaine du corbeau des failles. »

Le texte est complexe car très riche en kenningar. Essayons de disséquer le poème pour lui donner son sens :

le dieu Odin aime le  » feu de l’autel «  sur lequel on lui sacrifie des victimes ; la  » cascade d’Odin «  est la poésie car ce dernier, ayant volé le nectar poétique, revint au royaume des dieux (Asgard) sous la forme d’un aigle, et, poursuivi par un géant également métamorphosé en aigle, régurgita son larcin dans des récipients qu’avaient préparés à cet effet les autres dieux. La  » semence des mâchoires de l’aigle «  est donc la poésie. Le  » corbeau des failles «  est le cheval dont le  » capitaine «  est le guerrier.

En d’autres termes et pour vulgariser le chant voici ce qu’aujourd’hui nous pourrions lire :

 » Que le dévoué du roi écoute

La poésie du fidèle d’Odin ;

Que les gens de sa maison

Fassent silence (manière de gagner le respect d’un auditoire au moyen-âge païen) ;

Souvent ma poésie

Est reconnue (ou « se répand »)

Dans le comté du Hördaland,

tel le guerrier sur son coursier. »

En révélant cette interprétation contemporaine, on appréhende mieux la richesse et la science des païens du Nord. Il faut remarquer que l’Eglise les a trop souvent décrit comme des barbares incultes.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 30 août, 2016 |1 Commentaire »

Réflexion sur le poème Beowulf

Le poème Beowulf dont nous avons déjà parlé dans le blog à plusieurs reprises (présentation du texte ici), devait être déclamé lors de banquets pour entretenir la mémoire collective des peuples auxquels il fait allusion. A l’intérieur du long récit se trouve le Chant de Finnsburh. Il consiste en un résumé (obscur et peu explicite) d’une aventure guerrière ayant survécu de manière fragmentaire et ayant été intégré au poème Beowulf.

Par delà les vertus de courage, de bravoure militaire, de compagnonnage on peut interpréter le déroulement des faits comme un mythe déguisé sur les cycles des saisons. En effet, plusieurs incohérences pour l’époque interpellent sur l’authenticité des hauts faits décrits. En tous les cas, elles soulignent l’utilisation des événements, qu’ils soient historiques ou non,  comme un support à une métaphore mythologique très forte chez les païens européens. Citons à titre d’exemple, l’incongruité de la cohabitation entre anciens ennemis ; elle apparaît  contraire aux valeurs des sociétés guerrières du Haut Moyen-Age. De la même manière le parjure des Danois qui violent l’accord de trève avec les Frisons et les Jutes en reprenant les hostilités lors de l’arrivée de renforts ne semble guère correspondre aux us et coutumes militaires de l’époque.

En dressant un parallèle avec le scénario archétypal du cycle des saison on y trouve les mêmes événements : l’histoire d’une femme (Hildeburh) enlevée que ses deux frères (ici deux chefs de clans : le roi Hnoef et Hengest) ramènent chez elle après avoir vaincu son ravisseur (ou époux, ici Finn). Cela est le cas dans l’antiquité chez Homère au travers de son récit de L’Illiade et la libération de Hélène dans la guerre de Troyes, dans le  culte des Dioscures (Castor et Pollux) qui réussissent à enlever les deux filles du roi Leucippos, …

Il semble bien que le mythe originel mette en scène un couple de jumeaux divins (Jour et Nuit ?), une femme enlevée puis reprise (l’Aurore de l’année) ou bien la fille du Soleil capturée par le dieu Lune.

Dans le poème de Beowulf, Finn est tué, son palais pillé et son épouse Danoise ramenée chez les siens, rappelant la lutte perpétuelle entre les saisons, le soleil, la nuit, l’été et l’hiver.

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age |on 31 juillet, 2016 |Pas de commentaires »

Les séries ou l’héritage d’une initiation

ChapiteauLangogne

Les séries ou appelées parfois Vêpres des Grenouilles (Gosperou ar Raned en breton) sont un des plus anciens chants que la tradition orale ait conservé. Il s’agit d’un dialogue pédagogique entre un Druide et un enfant. Le sens est hermétique et il est peu probable qu’un locuteur breton soit aujourd’hui en mesure d’en donner une explication satisfaisante. La perpétuation du chant s’est faite sans en donner les clefs de compréhension. Toutefois, il apparaît que le dialogue est disposé de manière à offrir un excellent exercice de mnémonique. Il s’articule en questions/réponses au nombre de douze et semble être une forme d’initiation, puisque l’élève (l’enfant) interroge son aîné, le druide. L’étrangeté de l’élocution rappelle Le Dialogue des deux Sages (cf articles précédents du blog La Parole celtique, ici et Le Dialogue des deux sages, introduction, ici).

Voici l’intégralité du chant :

 » LE DRUIDE.

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi ; tout beau, que veux-tu que je te chante ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre un, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

 

LE DRUIDE.

– Pas de série pour le nombre un : la Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus.

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi ; que veux-tu que je te chante ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre deux, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

 

LE DRUIDE.

– Deux bœufs attelés à une coque ; ils tirent, ils vont expirer ; voyez la merveille !

Pas de série pour le nombre un : la Nécessité unique ; le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus.

Tout beau, bel enfant du Druide ; que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre trois, etc.

 

LE DRUIDE.

– Il y a trois parties dans le monde : trois commencements et trois fins, pour l’homme comme pour le chêne.

Trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d’or, de fleurs brillantes, de petits enfants qui rient.

Deux bœufs attelés à une coque, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant, etc. Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre quatre, etc.

 

LE DRUIDE.

Quatre pierres à aiguiser, pierres à aiguiser de Merlin, qui aiguisent les épées des braves.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre cinq, etc.

 

LE DRUIDE.

Cinq zones terrestres : cinq âges dans la durée du temps ; cinq rochers sur notre sœur.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre six, etc.

 

LE DRUIDE.

– Six petits enfants de cire, vivifiés par l’énergie de la lune ; si tu l’ignores, je le sais.

Six plantes médicinales dans le petit chaudron ; le petit nain mêle le breuvage, son petit doigt dans sa bouche.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre sept, etc.

 

LE DRUIDE.

– Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule. Sept éléments avec la farine de l’air.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre huit, etc.

 

LE DRUIDE.

– Huit vents qui soufflent ; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.

Huit génisses blanches comme l’écume, qui paissent l’herbe de l’île profonde ; les huit génisses blanches de la Dame.

Sept soleils et sept lunes, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre neuf, etc.

 

LE DRUIDE.

 Neuf petites mains blanches sur la table de l’aire, près de la tour de Lezarmeur, et neuf mères qui gémissent beaucoup.

Neuf korrigan qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche, autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.

La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant, fouissant et grognant ; petit ! petit ! petit ! accourez au pommier ! le vieux sanglier va vous faire la leçon.

Huit vents, etc.

Sept soleils et sept lunes, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre dix, etc.

 

LE DRUIDE.

Dix vaisseaux ennemis qu’on a vus venant de Nantes : Malheur à vous ! malheur à vous ! hommes de Vannes !

Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils et sept lunes, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant… Que te chanterai-je ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre onze, etc.

 

LE DRUIDE.

– Onze Prêtres armés, venant de Vannes, avec leurs épées brisées ;

Et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier de trois cents plus qu’eux onze.

Dix vaisseaux ennemis, etc.

Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant du druide ; réponds-moi, que veux-tu que je te chante ?

 

L’ENFANT.

– Chante-moi la série du nombre douze, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

 

LE DRUIDE.

– Douze mois et douze signes ; l’avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d’un dard.

Les douze signes sont en guerre. La belle Vache, la Vache Noire qui porte une étoile blanche au front, sort de la Forêt des Dépouilles ;

Dans sa poitrine est le dard de la flèche ; son sang coule à flots ; elle beugle, tête levée :

La trompe sonne ; feu et tonnerre ; pluie et vent ; tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; ni aucune série !

Onze prêtres armés, etc.

Dix vaisseaux ennemis, etc.

Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

Pas de série pour le nombre un ; la Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus. »

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 23 juillet, 2016 |1 Commentaire »
1...45678...12

Ailant vers Fred |
Jamesye |
Lenversdessignesleblog |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Manouch11poesies
| Envidelire
| Lettresinroses-bloglittéraire