Archive pour la catégorie 'Etudes'

les entrelacs, ornements graphiques et poétiques

Entrelacs2

Dans l’antiquité celtique se crée un art ornemental consistant en des frises à motif floral ou animalier. Au moyen-âge les moines irlandais en orneront tous leurs parchemins. Les germains développèrent aussi cet art et avec eux les vikings. Ces frises s’entremêlent et laissent percevoir des figures animales ou monstrueuses. Parfois de simples évocations végétales, souvent des expressions artistiques élaborées et ingénieuses. Elles se sont matérialisées sur beaucoup de supports différents, le métal, le bois, la pierre. On distingue trois grandes phases de style : celle de l’âge du bronze, celle de l’ère de la migration, celle de l’époque viking.

La poésie médiévale de l’Islande dans laquelle s’exprime le plus les kenningar a cela de troublant qu’elle suit les mêmes schémas artistiques que les entrelacs. Les figures de style s’enlacent et surgissent de manière alternative. Les phrases s’entrelacent pour former un treillis de rubans enchevêtrés. Pour exemple, je citerai la strophe du poète  islandais Glum Geirason qui écrivit au Xè siècle les hauts-faits du roi Erik à la hache sanglante :

« Connaissant douze, celui qui des dents

Souvent, de Hallinskidi

Sceptre d’épouvante, les rois

Tours d’adresse, dépassait. »

Cela serait écrit de nos jours de la manière suivante :  » Le généreux prince, qui dépassait de beaucoup d’autres rois, connaissait douze tours d’adresse. »

La proposition subordonnée « celui qui des dents souvent les rois dépassait » s’insinue en serpentant dans la principale, mais le Kenning à trois membres, « sceptre d’épouvante de Hallinskidi », qui désigne le prince généreux, s’enfonce comme un coin dans cette subordonnée.

Hallinskidi est un autre nom pour Heimdall  qui est le dieu gardien du pont Bifröst (l’arc-en-ciel) qui sépare Asgard, le royaume des Dieux des mondes inférieurs.

La tournure de phrase est redondante et projette les images qui se succèdent en alternance. Les motifs apparaissent alors comme un tout cohérent composé de fils qui se croisent. Le parallèle est saisissant avec les entrelacs qui sont contemporains des grands poèmes scaldiques (des poètes islandais).

 

 

 

Publié dans:Etudes |on 21 mai, 2014 |1 Commentaire »

La parole celtique

Cernunnos

La mythologie celtique a ceci de particulier qu’émanant d’une civilisation qui s’étendait de la mer du Nord à la mer Caspienne, elle ne nous est parvenue pour l’essentiel que d’un seul peuple, celui d’Irlande. Toutefois, nous pouvons affirmer aujourd’hui que les Celtes, dans leur ensemble, partageaient la même religion. Les études comparatives de Georges Dumézil puis après lui Christian J. Guyonvarc’h et Françoise Le Roux en ont fournit toutes les preuves nécessaires.

A partir de constat, il devient nécessaire, pour qui entreprend l’étude de la mythologie celtique, d’étudier Le Dialogue des deux sages. Rappelons-le, ce texte admirable trouvé en Irlande (Agallam in da Suad) est écrit en langue moyen-irlandais, c’est à dire dans la langue utilisée avant le XII è siècle dans l’île. Son contenu est archaïque puisqu’il est question d’une joute verbale entre deux druides (lire à ce propos dans le blog l’article Le Dialogue des deux sages, introduction). Il y a dans ce texte un condensé de la pensée druidique, étayé par une parfaite connaissance des mythes. En parcourant la traduction de Guyonvarc’h, nous devenons alors témoins de la « berla Féné », la langue des druides et des poètes. En effet, les allusions à la mythologie sont légion, et leur sens souvent obscure. Les druides représentaient la classe sacerdotale et étaient les dépositaires des mythes. En conséquence, ils représentaient le vecteur unique pour les transmettre oralement ; et c’est pourquoi, eux seuls connaissaient le sens profond des récits et l’art oratoire assurait leur conservation.

Voici un extrait tiré de la traduction de Christian-J. Guyonvarc’h, où l’on peut apprécier la forme de répartie entre les deux principaux protagonistes Ferchertne et Néde :

 » Ferchertne demande : _ une question Ô garçon d’enseignement, quel art pratiques-tu ?

Néde répond : _ Ce n’est pas difficile : faisant rougir le visage, perçant la chair, colorant la pudeur, frappant l’impudence, nourrissant la poésie, recherchant la renommée, courtisant la science, ayant un art pour chaque bouche, diffusant le savoir, dépouillant la parole, dans une petite chambre, le bétail d’un sage, un fleuve de science, abondance d’enseignement, délices de rois, récits limpides (…) »

Toujours du même auteur, je vous livre l’interprétation probable de ces kenningar :

 » ce n’est pas difficile : louant jusqu’à ce que vienne la honte de refuser des trésors aux poètes (faisant rougir le visage), le tranchant de la satire (perçant la chair), la purification des poèmes par la  louange (colorant la pudeur), frappant l’impertinence (frappant l’impudence), enseignant la poésie (nourrissant la poésie), recherchant la gloire (recherchant la renommée), recherchant la poésie (courtisant la science), ayant un art pour chaque homme capable de transmettre (ayant un art pour chaque bouche), répandant une abondance de science (diffusant le savoir), en décortiquant la parole jusqu’à ce qu’il n’y ait pas de réprobation contre elle (dépouillant la parole), en familiarité avec un auditoire restreint (dans une petite chambre), récompense pour les récitations (le bétail d’un sage), de nombreux mètres (un fleuve de science), l’enseignement aux apprentis poètes (abondance d’enseignement), désir des rois que les récits soient brillants (délices de rois, récits limpides).

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 10 mai, 2014 |Pas de commentaires »

Du mythe et de sa conservation verbale

Entrelacs2

Le mythe s’est déployé à travers les âges et s’est enrichit d’expressions savantes de ses locuteurs. Ainsi les kenningar l’ont porté au fil du temps. Les mystères liés aux formules métaphoriques nous laissent cois sur leur sens ; mais souvent en décortiquant les expressions il est possible de relier le mot au mythe. La patine du temps lui donne une couleur sacrée, comme ce fut sans doute le cas dans de nombreuses formules (cf articles sur les pratiques magiques des anciens scandinaves) ésotériques.

Une boisson archaïque rapportée par les archéologues et les mythologues consistait en un jus de baies fermenté. Pour fabriquer une telle boisson on utilisait la méthode suivante : les baies étaient mâchées en commun et crachées dans un récipient…Les Norrois la nommait « Kvasir » ; en norvégien ce mot se retrouve dans le contemporain « kvase » et le russe « kvas ». Dans la mythologie germano scandinave, Kvasir est le plus sage des hommes. Il est né des deux familles divines nordiques (Ases et Vanes) qui scellèrent la paix en crachant dans un pot, et de cette salive elles créèrent Kvasir. Cela correspond exactement à la fabrication de la boisson du même nom.

Il est troublant de faire la corrélation entre les us et coutumes d’un peuple, leur mythe et leur élocution. La profondeur du kenning est à peine sondable. Il a des redondances dans des domaines que les universitaires séparent : l’histoire, l’archéologie, la mythologie, le religieux, l’art poétique. Ainsi le kenning n’est plus une métaphore. Il s’empare du culte ancestral à travers le verbe, qui est archaïque, le souvenir des pratiques du clan, la naissance du mythe, sa prolongation dans la poésie.

Kvasir sera mis à mort par deux nains, Fjallar et Galarr, qui recueillirent son sang dans trois récipients nommés Bodn, Son, et Odroerir. Ils y mêlèrent du miel et ainsi fut obtenu l’hydromel qui transforme en poète quiconque en boit. C’est pourquoi on appelle cet hydromel le « sang de Kvasir ». Nous sommes en présence d’un autre kenning pour le don de poésie. Le mythe hindou du vol de Soma, la boisson des dieux, par le dieu Indra est tellement ressemblant au mythe de Kvasir, que l’on suppose l’existence d’un fond commun à l’époque indo-européenne primitive. L’histoire du mélange de la salive en tant qu’élément constitutif de la paix atteste l’antiquité du mythe car tant que le mélange de la salive que la jouissance communautaire de la boisson enivrante trouve une place bien définie chez de nombreux peuples lors des cérémonies destinées à conclure une alliance ou la paix. Dumézil a interprété cette cérémonie, qui reflète le mythe de Kvasir comme symbole de la fusion des représentants des trois fonctions mythologiques pour former le système social et religieux de la communauté indo-européenne.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 20 avril, 2014 |Pas de commentaires »

Une définition des kenningar

Circonlocutions poétiques composées de plusieurs mots qui apparaissent aussi bien dans la poésie de l’Edda que dans la poésie scaldique. Comme les kenningar enferment consciemment la notion dans un code, les kenningar mythologiques sont le plus souvent impossibles à résoudre si l’on ne connaît pas le mythe en question. Ainsi les kenningar fournissent une indication essentielle quant au niveau de culture mythologique des poètes et de leur public ; par ailleurs les kenningar contiennent souvent des allusions à des mythes ignorés d’autres sources supplémentaires pour la mythologie germanique.

Publié dans:Etudes |on 4 avril, 2014 |Pas de commentaires »

Le Sonatorrek – chef d’oeuvre de la poésie scaldique

EGILL

Le Sonatorrek est un poème attribué au viking Egill Skallagrimsson. Ce dernier fut un guerrier intrépide et un grand orateur. Ces poèmes nous sont rapportés par Snorri Sturluson et témoignent d’une maîtrise de l’emploi des kenningar. Dans ce long poème, Egill évoque ses deux fils disparus et tout le chagrin qu’il en ressent. Littéralement Sonatorrek signifie « l’irréparable perte des fils ». Voici une traduction de Régis Boyer et entre parenthèses l’explication des kenningar utilisés:

1- M’est bien pénible

De mouvoir la langue

Et de soulever

La mesure du chant (la langue) ;

N’est point prometteur

Le larcin de Vidurr (Vidurr est un nom  du dieu Odin ; son butin est la poésie)

Ni facile à tirer

De la cachette de l’âme (la poitrine).

 

2- Ne jaillit point sans peine

Car chagrin provoque

Cette oppression

Du séjour de pensée (tête)

L’heureuse trouvaille (nectar poétique)

De l’époux de Frigg (Odin)

Autrefois emportée

De Jötunheimr (monde des géants d’où Odin a volé le savoir poétique),

 

3- La sans-défaut (la boisson poétique)

Qui remit en marche

Le vaisseau

De Nökkver (nom d’un nain dans la mythologie nordique).

Le sang du géant (la mer -qui a été faite du sang du géant primitif Ymir-)

Gronde

En bas des portes

Du hangar à bateau de Nainn (Nainn est aussi le nom d’un nain).

 

4- Car mon lignage

Au terme touche,

Foudroyé à outrance

Comme arbres en forêt ;

N’est point homme  joyeux

Celui qui les membres porte

De ses parents morts

Des bancs jusqu’en terre (les bancs où vivaient les membres de la maison).

 

5- Pourtant il faut

Que de ma mère la mort

Et de mon père la perte

D’abord je dise,

Et je l’exhale

Du temple des paroles (la bouche),

La charpente de louange (la langue ?)

Que le langage orne de feuilles (éloges).

 

6-Cruelle me fut la brèche

Que la vague opéra

Dans la baie des parents

De mon père;

Vacante je sais

Et large ouverte

La faille que la mer

Fit en prenant mon fils.

 

7-Féroce Ran (épouse d’Aegir, dieu des océans)

A fait ravage autour de moi,

Dépourvu suis

De ceux que j’aimai;

La mer a rompu

Les liens de ma race,

Le ferme fil (image renvoyant au filet d’Aegir qui a la réputation d’attirer les marins pour les pendre à ses mailles)

Entre mes mains.

 

8-Sache, si cette offense

Par l’épée se réglait

Que le brasseur de bière (Aegir dont le brassage de bière est la fonction officielle)

Aurait fini son temps;

Si je pouvais rencontrer

Le frère du tourment de la vague (le tourment de la vague est le vent qui est lui même frère d’Aegir)

je l’irais affronter

Lui et l’épouse d’Aegir (Ran).

 

9-Pourtant, je n’eusse point

Pensé avoir la force

D’entrer en litige

Avec la meurtrière du fils (Ran),

Car à tout le peuple

Eclate aux yeux le fait :

Le vieux féal (l’homme libre)

Est sans descendance.

 

10-La mer m’a fait

Grand pillage,

Cruel de dire

La perte des parents,

Depuis que le

Bouclier de ma race (sa descendance)

Sur les chemins de joie (les chemins qui mènent à l’autre monde),

Mort, a disparu.

 

11-Je le sais bien moi-même

Que dans mon fils

Ne croissait point

Nature de mauvais féal,

Si ce bois de l’écu (le guerrier, son fils)

Avait atteint maturité

Tant que le Goth des armées (le dieu Odin)

Ne l’eût saisi.

 

12-Il estimait toujours

Ce que disait son père

Quand même tout le peuple

Autre chose eût dit,

Il me soutenait

Plus que nul autre

Et de ma force était

Le plus sûr soutien.

 

13- Souvent me rappelle

Le souffle

Du géant (le vent)

L’absence de frères (le deuil de ses deux fils)

J’y réfléchis

Quand s’enfle la bataille,

Je scrute alentour

Et pense à ceci :

 

14-Quel autre féal

Fidèle envers moi

Me protégera

Dans la bataille ?

M’en est souvent besoin

Près des perfides ;

Me faut voler prudent

Si mes amis décroissent ;

 

15-Bien dur à trouver

Celui que pouvons croire

Parmi le peuple

De la potence d’Elgr (élan, surnom d’Odin) (la potence d’Odin est Yggdrasil le frêne cosmique, axe du monde)

Car il est bon pour Hel (le monde souterrain qui deviendra l’enfer chez les chrétiens)

Qui rejette sa race

En vendant pour des bagues

Le cadavre de son frère.

 

16-Souvent je trouve

Que qui demande argent

(strophe mutilée)

 

17-On dit aussi

Que nul n’obtient

Compensation pour fils

S’il n’en engendre lui-même

Un autre

Qui pour autrui soit

Estimé même homme

Que son frère.

 

18-Je n’aime plus

La compagnie des hommes,

Quand même chacun

Y maintient la paix ;

Au palais de Bileygr (Odin)

Le fils est arrivé,

L’enfant de ma femme,

Retrouver les siens.

 

19-Mais le prince

Du moût du malt (la bière ; le prince de la bière est Aegir)

D’un cœur ferme

Contre moi se dresse ;

Je ne puis plus

Maintenir droit

Le char de la raison (la poitrine),

La proue du sol.

 

20-Depuis que le feu de la fièvre (la maladie)

Haineusement

Ravit mon fils

De ce monde,

Lui dont je sais

Qu’il évita

Prudent, la tare

De l’opprobre.

 

21-Je me souviens encore

Quand l’ami des Goths (Odin)

Enleva

Dans le monde des dieux

Le frêne de ma race (son fils),

Celui qui crût de moi

Et de la souche parente

De ma femme.

 

22-J’avais bons rapports

Avec le seigneur à la lance (Odin),

J’étais sans crainte,

Plaçant en lui ma foi,

Avant que l’ami des chars,

Le chef de la victoire (Odin)

N’eût déchiré

Notre amitié.

 

23- Aussi je ne sacrifie point

Au frère de Vili (Odin)

Au seigneur des dieux

De bon cœur,

Bien que l’ami de Mimir (Odin)

N’ai fait en compensation

De mon malheur un don (la poésie et l’éloquence, attributs d’Odin)

Que je tiens le meilleur.

 

24-Il m’a doté d’un art

L’ennemi du Loup, (Odin)

L’habitué au combat,

Dépourvu de défaut

Et de cette nature

Qui me fit obliger

Mes ennemis à dévoiler

Leurs supercheries. (la sagacité, un des dons du dieu Odin)

 

25-A présent tout m’est dur :

La sœur de Njörvi, (la nuit)

Ennemi du Double, (Odin)

Sur le cap se tient ; (pour attendre les morts)

Serai pourtant joyeux,

De bon vouloir,

Et sans crainte

Mort attendrai.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 9 mars, 2014 |1 Commentaire »

Les kenningar et le chant

Les strophes à contenu magique ou religieux retrouvées en Europe à l’époque de l’apogée des kenningar révèlent leur usage de manière embryonaire. La force de conjuration magique que revêtaient les sons de la langue pouvait facilement mener à relier entre elles des syllabes qui rimaient, comme cela se voit effectivement dans les charmes qui ont été conservés. Si nous pouvons en outre admettre que l’hymne adressé aux dieux était chanté, on comprend très bien que le nombre des syllabes et des vers ait été fixé par une règle. On peut en revanche difficilement objecter que la libre répartition des syllabes accentuées et inaccentuées ne puisse pas s’accorder avec une mélodie, parce que nous ne pouvons pas nous faire une idée de ce que pouvait être le chant chez les anciens germains.

L’emploi des kenningar pourrait aussi indiquer une origine provenant du chant rituel réservé au culte. Il est habituel dans la poésie hymnique, que les dieux soient invoqués par différents noms célébrant leurs actions. Nous lisons dans une strophe dédiée au dieu Thor : « Tu as démembré Kjallandi, tu as tué Lut et Leidi, tu as répandu le sang de Buseyra. » Ce qui est dit ici sous la forme d’une sorte de litanie faite de courtes phrases aurait aussi bien pu être résumée en épithètes décoratifs, à l’exemple des kenningar qui nous sont transmis, telles que « fendeur du crâne de Hrungni », « anéantisseur des géants », ou ennemi « du serpent cosmique ».Il est frappant que la langue scaldique emploie si volontiers des noms de dieux dans ses périphrases poétiques. Un guerrier est appelé « Balder du bouclier » ou « de l’armure », « Freyr du combat » ou «  de l’épée », « Gaut du fer » ou du « casque ». L’empiètement sur le domaine divin se comprend mieux si la technique du kenning s’est élaborée dans la poésie réservée au culte.  Nous ne pouvons que nous étonner d’apprendre que les fils de paysans islandais ou les têtes brûlées qui figuraient dans la truste guerrière aient pu prendre plaisir à une telle poésie.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 21 février, 2014 |2 Commentaires »

Une explication de Jan de Vries

Petroglyphe

Jan de Vries, spécialiste des littératures nordiques anciennes a beaucoup écrit sur les kenningar. Dans L’Univers mental des Germains, voici ce qu’il nous livre :

« Le poète germanique au contraire ( il a au préalable parlé d’Homère) ne permet pas que les navires des vikings soient chassés de notre imagination, et l’image des chevaux auxquels les étais servent de rênes, venant soudain s’insérer entre eux et nous rend l’image plus vivante parce qu’elle élève le réel dans la sphère de la nature animée. Nous appelons cela personnification, d’une de nos nombreuses dénominations ressassées jusqu’à la banalité. Mais il nous est difficile d’imaginer par une représentation immédiate ce que cela signifie lorsque des êtres vivants, sensibles, qui respirent et se meuvent, sont mis à la place d’objets purement matériels. C’est alors que des navires deviennent des étalons des mers, des chevaux qui tanguent, des coursiers à voiles ; que des javelots se changent en serpent de combat, ou vipères qui font couler le sang. Une vie obscure, mystérieuse, pénètre dans un univers jusqu’alors inanimé tout comme, dans le rêve enfiévré d’un enfant, les objets familiers commencent à se mouvoir d’inquiétante façon dans sa chambre.

Mais hommes et bêtes, eux aussi, ne sont pas évoqués simplement par leur nom. On les représente au contraire comme des êtres vivants, en pleine action :  le roi est le briseur d’anneau, le distributeur d’or, le protecteur des hommes. Ces périphrases sont désignées du vieux mot norrois de kenning. Si la comparaison homérique est une belle arabesque tressée à travers la narration épique, le kenning peut être comparé à une étincelante pierre précieuse enchassée dans une fibule d’or de l’époque de la migration des peuples. On ne l’emploie que parcimonieusement dans la phrase primitive de la poésie héroïque, et seulement pour des sujets bien définis qui se rattachent à l’univers héroïque. Mais peu à peu son emploi s’étend et le kenning devient un ornement nécessaire et sans doute, pour cette raison même, un peu trop généreusement utilisé, à notre goût, de la poésie des scaldes.

(…)

Cette rigidité de la forme fait un contraste remarquable avec le caractère général de la poésie germanique. Elle produit ici un effet si étrange que l’on voudrait l’expliquer par l’influence de modèles étrangers. On a songé en particulier à un modèle irlandais, sans pouvoir, il est vrai prouver l’influence directe d’une forme définie de la versification irlandaise (cf article Le dialogue des deux sages). »

 

Là encore, nous pouvons nous interroger sur une origine commune entre filid irlandais (poètes) et scaldes vikings. Ainsi la piste d’une société élitiste basée sur un fond commun mêlant ésotérisme et tradition des cultes païens s’étaye davantage. Envisager la proximité géographique entre les scandinaves et les irlandais étant improbable, il nous vient à l’esprit que nous sommes en présence d’une tradition largement répandue d’Est en Ouest et du Nord au Sud du contient européen. Le Dialogue des deux sages nous laisse présumer que leur origine est archaïque et prend sa source dans l’antiquité.

Publié dans:Etudes |on 21 février, 2014 |Pas de commentaires »

De l’origine

GuerriersHache

L’origine des kenningar est à notre portée. Oui, pas très loin de nous. Peu importe les années, les siècles qui nous séparent des locuteurs. Nous pouvons retrouver le chemin en se frayant un passage dans la broussaille du temps. Régis Boyer est professeur à l’université de Paris-Sorbonne, et auteur de nombreux ouvrages sur les sagas, les civilisations et religions de l’Europe du Nord. Voilà ce qu’il nous livre quant à l’origine des kenningar. Cet article est à rapprocher des articles « magie » publiés.

« Mais ce côté savant d’une science magique, pour impressionnant qu’il soit tendrait à s’effacer chez Odin, devant son aspect de maître du savoir poétique, de l’art scaldique donc. Rappelons qu’il s’agit là d’un genre de composition poétique extrêmement élaborée sans doute par une manière de caste dont les membres s’attachaient à la suite d’un roi ou d’un chef : les Islandais, pour des raisons qui demeurent inexpliquées, se feront une spécialité du genre à l’époque (…).Leur mètre principal ou drottkvaett est d’une complexité qui laisse loin en arrière les contorsions les plus subtiles de nos Grands Rhétoriqueurs. Le principe consiste, pour exprimer quelques stéréotypes (…), à bouleverser la syntaxe et à forcer la langue dans ses derniers retranchements pour satisfaire à un certain nombre de procédés formels classés : allitérations savantes, retours de graphies, accentuation, déclamation sur plusieurs registres, etc. Ces artifices de facture pourraient éventuellement ressortir au domaine religieux, dans la mesure assez évidente où ils tiennent au chant, ou, en tous cas, à un certain mode d‘incantation ou de psalmodie. D’autre part, il était interdit dans ce genre de composition d’appeler choses et êtres par leur nom ; il fallait leur substituer des manières de synonymes ou heiti (cf article le heiti ou synonyme), ou des périphrases, circonlocutions, métaphores longuement filées appelées kenningar. Tout cela donne fortement à penser que l’on aurait eu affaire, initialement au moins, à une pratique du tabou verbal, qui d’ailleurs, se vérifie par d’autres témoins, ne seraient-ce que ces Tulur, sortes de poèmes allitérés uniquement constitués de listes de noms, propres ou communs, ou, d’une façon plus générale, l’importance qu’en divers textes l’on confère au nom propre, à prononcer ou au contraire à taire impérieusement en certaines circonstances. Il est clair que ces techniques peuvent aisément relever de la religion, tout comme l’on peut admettre sans outrance que les scaldes aient pu former une sorte de confrérie sacrée, un peu à l’image des filid irlandais, sacrée parce qu’initiée à la connaissance de tout le savoir-faire ésotérique sans lequel leur art était impossible, et donc bien digne de s’attacher à la suite des jarls et des rois. »

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 14 février, 2014 |Pas de commentaires »

Le kenning et la magie 2

Les runes sont des signes gravés dans le bois à des fins magiques. Elles étaient utilisées pour conjurer un mauvais sort, influencer le destin, lancer un sortilège, se protéger dans la bataille…Plus tard, leur sens fut détourné et on en retrouve gravées sur les pierres. Elles deviennent alors de simples textes commémoratifs pour signifier des hauts-faits d’armes ; parfois elles rappellent la mémoire de grands guerriers ou grands rois. Mais là n’est pas notre sujet. Les runes représentent à elles seules un sujet auquel il conviendrait de leur attribuer un blog à part entière. Dans l’enseignement des runes qui nous est parvenu dans l’Edda et les Nibelungen (chanson tirée d’un codex du XIIIè siècle en Allemagne), il existe plusieurs textes où les kenningar sont légion. Je vous propose d’en étudier quelques-uns.

Voici un chant clamé par Brunehilde à Siegfried :

« Arbre de l’assemblée des cuirasses

Je t’apporte de la magie,

Mêlée de pouvoir et de renommée,

Forte d’incantations puissantes

Et de runes de Joie. »

Les kenningar sont utilisés ici pour se faire comprendre des initiés. Dans l’enseignement ésotérique, seuls les pratiquants usaient de kenningar afin de se faire comprendre entre eux. Ainsi cela évitait de répandre leurs connaissances. Mais surtout, dans la pratique magique, il importait de nommer les choses et les hommes de manière détournée. Croire aux esprits et aux forces environnantes était un postulat nécessaire dans cet exercice. Aussi, il convenait de faire appel à des images poétiques pour saisir les correspondances mystérieuses entre les gestes et les faits les plus simples. Magie et poésie sont liées de manière inextricable dans les sagas islandaises. On peut donc en déduire que dans toute la pratique religieuse ou magique, les kenningar prenaient tout leur sens.

 

Ici, « Arbre de l’assemblée des cuirasses » est un kenning pour le guerrier. « Magie » est un mot que l’on peut aussi traduire par bière dans sa version originale « öl ». Cela induit un double sens ou un jeu de mots.  Brunehilde va enseigner la magie à Siegfried, mais on peut comprendre qu’elle lui donne une bière à boire comportant des composants magiques (« pouvoir et renommée »). S’agit-il d’un toast ou d’une déclamation à faire avant de boire  (« forte d’incantations ») ? Les runes de joie sont Wunjo, Jeran et Gebo. Wunjo est l’extase ; Jeran est la récolte abondante et la générosité ; Gebo est le don, l’offrande, le sacrifice. Par rapport au texte on peut relier les kenningar aux trois runes : la bière est issue de la récolte abondante (Jeran) ; le don est la boisson qu’offre Brunehilde à Siegfried (Gebo) ; l’extase (Wunjo) est le délire éthylique qui dans la mythologie germano-scandinave correspond au don de l’éloquence et de la poésie, attribut du dieu Odin (comme le sont les runes). Ainsi pour enseigner les runes qui apportent la joie (dans sons sens global), un rituel devait consister en une offrande d’une boisson issue de l’agriculture et avec laquelle il convenait de s’enivrer. On peut extrapoler en supposant que le contenant (corne à boire ?) devait être recouvert de la gravure des runes en question. Dans cette perspective, s’ouvre à nous un univers riche, codé, rempli de signes et symboles destinés aux initiés. Les kenningar sont donc originellement raccordés à la magie et à l’exercice sacerdotal.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 1 février, 2014 |Pas de commentaires »

Le kenning et la magie

Masque

La pratique de la magie est attestée dans les sagas islandaises. Les rites que les vikings opéraient faisaient appel aux kenningar. Ainsi, il fallait prendre les plus grandes précautions dans l’emploi du nom de l’ennemi à conjurer. Cela est vérifié dans les superstitions populaires.

Dans les rituels, le nom de personne était systématiquement remplacé par un kenning. Le tabou verbal était de mise. Les Sames (ou Lapons) sont sans doute le peuple qui influença les norrois du moyen-âge dans les rites chamaniques. Dans la Vatnsdoela saga, ils interdisent de prononcer leur nom pendant qu’ils pratiquent un rituel. En matière de chasse, il ne faut pas nommer la bête sauvage que l’on traque. En Norvège, on ne disait pas « ours » mais « Grand-père », ou encore « Vieux à la fourrure ». Le « loup » devenait « patte grise », « vermine », « l’affreux », ou le « troll » ; l’aigle était la « créature ».

On rencontre le même procédé pour désigner le dieu Odin. Il ne sera que très rarement désigné par ce nom, mais plutôt par ses surnoms (on en compte 169). Une crainte superstitieuse régnait autour du culte odinique. Le dieu de l’éloquence et de la magie contenait en son nom un pouvoir que seuls les officiants religieux pouvaient évoquer.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 20 janvier, 2014 |Pas de commentaires »
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