Archive pour la catégorie 'Etudes'

La mutilation qualifiante

Le thème de la mutilation qualifiante est commun à toute l’arborescence mythologique indo-europénne. Elle apparaît comme un sacrifice d’un personnage divin. Cette expérience est relatée dans plusieurs versions mythologiques. Ce sacrifice permet au dieu de s’approprier des pouvoirs ou de garantir un droit.

Si nous prenons le cas celtique, le dieu irlandais Nuada (ou le gaulois Nodons) perd son bras droit dans une bataille. Cette infirmité est incompatible avec la fonction souveraine ; le dieu médecin Dian Cecht lui greffe alors un bras en argent, lui permettant ainsi de redevenir roi. Ce mythe est errodé et difficile à comprendre de prime abord. Les parallèles de Georges Dumézil entre les mythes des sociétés européennes préchrétiennes démontrent un fond commun qui permet de comprendre davantage le sens de cette mutilation.

Chez les Norrois, le dieu Tyr subit la même amputation. Afin de gagner la confiance du loup Fenrir qui menace le monde des dieux, Tyr sacrifie son bras droit dans la gueule de l’animal. Cet acte de bravoure permet aux autres dieux d’enchaîner le loup et d’éviter leurs fins. Tyr devient le dieu manchot mais surtout le dieu juriste. En effet, dès lors il incarne le serment juridique dans les sociétés païennes. Il a effectivement engagé son bras droit dans une procédure juridique, un gage, un  pacte avec le loup, tout en étant conscient du piège qu’il tendait à l’animal, seul moyen de garantir la survie de la société divine.

On retrouve aujourd’hui des traces de cet épisode dans le fonctionnement de nos institutions du droit. La main droite sert toujours à prêter serment et engage celui qui la lève dans une procédure.

Ainsi on appréhende les kenningar de la dextre sous une forme plus floue car apparaissant comme un lointain souvenir ; mais dont la vivacité au XXI ème siècle est toujours bien ancrée.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 21 novembre, 2014 |2 Commentaires »

L’exploit de l’ivresse

corne

Dans la Saga d’Egill fils de Grimr le Chauve, le héros est dépeint comme un gros buveur de bière et d’hydromel. Au cours d’une expédition, il se trouve à boire chez Armodr, un viking qui cherche à l’enivrer pour le trahir. Les beuveries étaient considérées alors comme de grands exploits.

Egill qui n’a de cesse de boire, déclame alors un poème justifiant de son ivresse :

« Vidons chaque corne, même si

Le Cavalier du cheval d’Ekkil

Porte le breuvage de la corne

Sans arrêt à l’Ullr de la poésie ;

Je ne laisserai rien dans la corne

De l’étang du malt

Même si le meneur du jeu de Laufi

Me porte la corne jusqu’au matin. »

Pour interpréter véritablement la strophe il faut décrypter les kenningar.

« Ekkil » est un roi de mer ; son cheval est le bateau et son cavalier l’homme, c’est à dire le marin.

« Le breuvage de la corne » est la bière.

« Ullr » est un dieu de la chasse et de l’hiver. On peut donc comprendre que « Ullr de la poésie » est le dieu de la poésie c’est à dire  Egill lui-même.

« L’étang du malt » est une belle image pour la bière.

« Laufi  » est un synonyme pour le mot « épée ». « Le jeu de Laufi » est un kenning pour la bataille.

Ainsi on pourrait exprimer le poème d’une manière beaucoup plus réaliste et dépourvue de magie :

 » Vidons chaque corne à  boire, même si le marin (son hôte, le viking Armodr) m’apporte (à Egill) la bière sans arrêt . Je ne laisserai rien dans la corne de bière, même si le guerrier me porte à boire jusqu’au matin ».

Ainsi l’acte banal d’ivresse méritait au Xème siècle dans les sociétés païennes de l’Europe du Nord une appréciation épique. Ce genre de visa déclamée dans des circonstances ordinaires révèlent une éloquence à rapprocher du culte odinique. Le dieu Odin acquiert le don de poésie en s’appropriant des cargaisons d’hydromel. L’ivresse poétique et l’inspiration divine sont des émanations du dieu magique. Ce genre d’exemple dans les sagas islandaises est légion. La renommée d’un guerrier était ainsi tenue par ses haut faits d’armes, mais aussi par sa tenue à l’alcool et son éloquence.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 8 novembre, 2014 |Pas de commentaires »

Les expressions du faciès dans la caste guerrière – témoignages

RISATHARTA

Cùchulainn est le « Hercule » irlandais. Il est le héros de l’antiquité celtique insulaire et ses hauts-faits nous sont parvenus par d’innombrables récits. Le personnage est connu pour ses transformations. Dans un épisode des Macgnimrada il est pris de contorsions :

« Il ferma un de ses yeux, au point qu’il n’était pas plus large qu’un chas d’aiguille et il écarquilla l’autre, au point qu’il était aussi grand que l’ouverture d’une coupe d’hydromel. »

Dans In carpat serda, on peut également lire un extrait remplis d’images expressives :

 » Il avala un des ses yeux dans sa tête, au point qu’à peine un héron sauvage aurait réussi à l’amener du fond de son crâne à la surface de sa joue, l’autre saillit et alla se placer sur sa joue, à l’extérieur. »

Ces grimaces singulières que connaît le héros répondent à différents codes. Lesquels ? En adoptant une approche globale des expressions guerrières de l’antiquité jusqu’au moyen-âge, nous pouvons approcher de la réponse.

Au Xème siècle, le viking Egill Skallagrimsson est reçu par le roi Adalsteinn après avoir guerroyé pour lui. Il s’installe au banquet, au siège d’honneur et attend une forte rétribution. Il garde son casque sur sa tête, pose son bouclier à ses pieds et son épée sur ses genoux, la tirant à moitié et la renfonçant alternativement dans le fourreau. Il se tient raide et droit, et refuse toute boisson. En outre, il fait descendre un des ses sourcils jusqu’à son menton tandis que l’autre monte jusqu’à la racine de ses cheveux, et cela aussi alternativement. Alors le roi se lève et lui offre un anneau précieux en compensation. C’est alors que ses sourcils regagnent leur place ordinaire et que le viking dépose casque et épée, et accepte enfin la coupe qu’on lui avait jusqu’alors vainement offerte.

Cette mimique est proche de celle de Cùchulainn. Sans doute s’agit-il d’une ancienne tradition : dans des circonstances graves, les hommes de guerre adoptaient des attitudes et grimaces qui établissaient leur rang, leur dignité et appuyaient leurs exigences.

Les textes qui témoignent de cette pratique sont épiques et très imagés ; ils versent souvent dans le fantastique. Mais leur corrélation au fil des âges révèle sans doute une pratique historique dans les castes guerrières depuis l’antiquité européenne jusqu’au moyen-âge. Les images poétiques dont nous disposons attestent d’un fond commun qui a été supplanté par les codes de la chevalerie liés aux valeurs chrétiennes du XIIème siècle.

La satire dans l’antiquité

Taranis

Dans les sociétés celtiques de l’antiquité, la parole des bardes était redoutable. Quand elle s’exprimait pour une satire, les mots touchaient les auditeurs de manière indélébile. Ainsi les blâmes ou les louanges qu’ils chantaient étaient de plusieurs nature.

La première était prédilection. Le poète annonçait les bienfaits du règne d’un roi qu’il servait. C’est le registre de la louange.

La seconde était sentence. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une condamnation à mort pour celui qui transgresse la règle. La parole du druide toute puissante suffisait à l’accomplissement de ce qu’il énonce. Le druide était détenteur du droit.

La troisième est d’ordre ésotérique. Elle devient incantatoire ou magique quand le clan la sollicite, ou par obligation sacerdotale. Le « Glam Dicinn » en Irlande est une forme très achevée de satire. Elle signifie la malédiction extrême et/ou le cri ! Cela nous informe déjà sur la manière de déclamer la satire magique. Les rois, princes, hommes libres, chevaliers, officiant du sacerdoce et poètes la craignaient. Nous ignorons si le Glam Dicinn nécessitait une technique vocale ou gestuelle particulière.

Les mots et leur déclamation avaient une importance majeure dans l’Europe celtique. Leur usage est perdu. Toutefois, nous pouvons élaborer des pistes de recherche et constater combien les sociétés détentrices de cette connaissance étaient soumises aux codes et aux signes communs au clan et à sa structure hiérarchique. Les kenningar du moyen-âge auront les mêmes attributions.

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 11 octobre, 2014 |Pas de commentaires »

Culte odinique, culte extatique

BersekrEchec

Odin est le dieu suprême des germains et des nordiques dans la période préchrétienne. Il représente le maître de la guerre, de la victoire, du savoir, de l’éloquence, de la magie, de la mort, de la fureur, de l’extase, des runes… Autant d’attributions qui font de lui le dieu incontournable dans le culte païen. Dans le Havamal (Les dits du Très Haut), Odin livre à travers des strophes poétiques son savoir appris à travers un parcours initiatique. Son autosacrifice qui consiste en sa propre pendaison et où on le transperce d’une lance, le plonge dans un état extatique de clairvoyance. De cette expérience il livrera des charmes sous forme de chants. En voici un qui se trouve être le onzième d’une longue énumération :

 » J’en sais un onzième :

Si je dois à la bataille

Mener mes amis de toujours

Je hurle contre ma targe

Et eux, pleins de force, s’élancent

Sains et saufs à l’assaut,

Sains et saufs en repartent ;

Sains et saufs en reviennent. « 

Ce lyrisme martial interpelle. Odin a donc le pouvoir de favoriser un état particulier aux guerriers, leur permettant de décupler leurs forces tout en garantissant leur survie au combat.

Boris Cyrulnik, professeur d’éthologie humaine à l’université du Var relate des expériences d’extase dans des situations extrêmes qui sont assez troublantes par leur ressemblance à la onzième strophe du Havamal. Dans son livre L’ensorcellement du monde, il rapporte des témoignages cliniques d’angoisse-extase :

« Un officier devait conquérir avec ses quelques hommes un champ découvert balayé par quatre mitrailleuses ennemies. Il savait qu’en donnant le signal d’avancer il déclencherait sa propre mise à mort et celle des autres. Il sentait un poids énorme sur ses épaules qui s’alourdissaient quand l’heure du signal approchait. Soudain, une joie immense l’avait envahi : »j’avais une vision quadruplée, je me rendais compte de chaque endroit d’où pouvait venir une balle, et du geste à commander pour l’éviter. Mon esprit allait dix fois plus vite et plus sûrement que d’habitude, et j’avais un sentiment de joie intense, le sentiment de me tenir au-dessus de moi-même : la guerre est le plus bel état… »

La fureur extatique est un trait du dieu Odin. Il est celui qui va déclencher l’ivresse poétique chez les scaldes (poètes islandais) ou la fureur invincible chez les guerriers. Il est l’archétype du changement d’état, un dieu chamane pour certains auteurs. Les textes qui nous sont parvenus démontrent à travers des tournures de phrases et des kenningar que les sociétés païennes accordaient une très grande importance à la révélation de l’individu en situation extrême, ou pour mieux dire à son dépassement. Il est extraordinaire de mettre des termes médicaux pour comprendre des formules poétiques.

Dans une expression latine, Adam de Brême livrera un condensé des plus précis de la nature du culte odinique : Wodan id est furor [Odin veut dire fureur].

 

 

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age, Le Moyen-Age |on 27 septembre, 2014 |Pas de commentaires »

Lyrisme et compréhension

Cern

A l’époque où les kenningar étaient encore vivants dans les sociétés médiévales, on peut se demander comment ils étaient perçus. De toute évidence, le procédé est hermétique. La question est de savoir si sa construction complexe était destinée à impressionner un auditoire, ou s’il y avait un message ésotérique à délivrer de manière confidentielle.

Dans de nombreuses sagas vikings, on apprend que les « visas » ou poèmes déclamés en public qui contenaient des kenningar étaient compris. Parfois, l’auditoire mettait du temps à déchiffrer les images, mais il est attesté que le décryptage se révélait dans la plupart des cas rapportés. On a du mal aujourd’hui à percer ce mystère sur la réception du message par le public. S’agissait-il de gens avertis, introduit dans un ordre aristocratique particulier leur permettant d’accéder à cette connaissance ? ou bien s’agissait-il de tournures de phrases à la mode, populaires et répandues dans les clans ? Difficile et hasardeux de répondre à cela.

Une interrogation qui rejoint la précédente est de savoir comment les kenningar étaient retenus ou enseignés. Existaient-ils des moyens mnémotechniques facilitant leur transmission et leur mémoire ? Un jeu musical, un rythme particulier, une diction ? Je me propose de faire un parallèle avec la mythologie germano-scandinave qui pourrait expliquer partiellement leur enseignement.

Brunehilde, héroïne de l’épopée de Siegfried (Les Nibelungen), enseigne le savoir des runes par un chant dont voici la traduction :

«Elles sont gravées sur l’écu

Qui se trouve devant le dieu brillant,

Sur l’oreille d’Arvak

Et sur le sabot d’Alsvin

Sur la roue qui tourne

Sous le char de Rungnir

Sur les dents de Sleipnir

Et sur les chaînes du traîneau.

Sur la patte de l’ours

Et sur la langue de Bragi.

Sur la griffe du loup

Et sur le bec de l’aigle.

Sur les ailes sanglantes

Et sur la tête du pont,

Sur la paume de l’accouchée

Et sur les traces de réconfort.

Sur le verre et sur l’or,

Sur les signes tutélaires.

Dans le vin, le moût de bière

Et les lits de repos.

Sur la pointe de Gungnir

Et sur le poitrail de Grani

Sur l’ongle de la norne

Et sur le bec de la chouette.»

La connaissance des runes était réservée aux initiés. Dans les sagas islandaises, nous avons plusieurs exemples d’utilisation des signes gravés dans le bois à des fins magiques. Nous baignons donc dans un registre ésotérique. Le chant de Brunehilde est une succession de kenningar. Il apparaît donc à travers cet exemple d’enseignement que les kenningar étaient utilisés comme des cadenas d’une tradition hermétique. Le chant permettait sans doute la mémorisation du contenu. Les images transmettaient la connaissance aux initiés qui réussissaient à les décoder. Le lyrisme spirituel des sociétés préchrétiennes se révèle alors merveilleusement.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 20 septembre, 2014 |Pas de commentaires »

Le Mystère de Taliesin

entralc furie

Au VI ème  siècle, un barde gallois se distingue par ses écrits. Son nom est Taliesin ; chroniqueur historique de son temps, et rattaché à différentes cours royales, il nous a laissé plusieurs poèmes. Sa légende nous décrit l’archétype du poète gallois au début de la christianisation.  En cela il faut la considérer comme un témoignage de l’évolution du druide. En effet, son histoire nous parle de ses dons de voyance et de ses dispositions pour les prophéties. La traduction de son nom ne laisse pas de place au doute quant à sa fonction : « front brillant ». Il est fort probable que les récits qui lui sont attribués représentent une compilation de souvenirs collectifs de l’exercice sacerdotal avant la venue des évangélisateurs. Sa vie est un véritable parcours initiatique fait de transformations, de mort et de renaissance (une de ses fameuses phrases est :  »Je suis ancien, je suis nouveau, j’ai été mort, j’ai été vivant  »).

Dans un de ces poèmes, nous trouvons une énumération de métaphores qui ne sont pas sans rappeler les kenningar :

« J’ai été sous de nombreuses formes :

J’ai été épée étroite et bariolée.

J’ai avant que je ne sois libre,

Eté larme dans l’air.

J’ai été la plus brillante des étoiles.

J’ai été mot parmi les lettres.

J’ai été livre a l’origine.

J’ai été une langue brillante pendant un an et demi.

J’ai été un pont jeté sur soixante estuaires.

J’ai été route, j’ai été aigle.

J’ai été coracle sur la mer.

J’ai été effervescence de la bière.

J’ai été goutte dans l’averse,

J’ai été épée dans la main.

J’ai été bouclier au combat.

J’ai été corde de la harpe

D’enchantement, neuf années.

Dans l’eau j’ai été l’écume,

J’ai été éponge dans le feu.

J’ai été bois dans le buisson. »

Les images sont belles et épiques, mais surtout empruntes de mystère. Faut-il considérer ce poème comme une manifestation de la science archaïque des peuplades celtiques ?

Un penseur scientifique du XXème siècle, Camille Flammarion, expose dans l’un de ses livres (La fin du monde) sa conception de l’univers : « Nous vivons dans l’infini sans nous en douter. La main qui tient la plume avec laquelle j’écris est composée d’éléments éternels et indestructibles, et les atomes qui la constituent, existaient déjà dans la nébuleuse solaire dont notre planète est sortie, et au-delà des siècles, ils existeront toujours. Vos poitrines respirent, vos cerveaux pensent, avec des matériaux et des forces qui agissaient déjà il y a des millions d’années, et qui agiront sans fin. Et le petit globule que nous habitons est au fond de l’infini – non point au centre d’un univers borné – , au fond de l’infini, aussi bien que l’étoile la plus lointaine que le télescope puisse découvrir.»

Il est remarquable de constater les similitudes entre les deux textes. Matière et énergie en perpétuelle transformation sont les éléments redondants des deux versions. Ainsi en l’espace de 14 siècles arrivons-nous au même constat que les savants de l’époque préchrétienne… avec la poésie en moins !

Publié dans:Etudes, Le Haut Moyen-Age |on 17 août, 2014 |Pas de commentaires »

Les kenningar dans un « chant de travail »

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Dans La Saga de Grimr le Chauve rapportée par Snorri Sturluson au XIIIè siècle, le viking Grimr compose un chant pour encourager ses hommes à travailler dans sa forge.

En voici le contenu ; j’ai ajouté les explications entre parenthèses.

« Grimr le Chauve travaillait ferme dans sa forge mais ses domestiques maugréaient, trouvant qu’il fallait se lever de bonne heure. Alors il composa cette visa :

Fort tôt faut se lever

La poutre du fer, (pour désigner un homme il est fréquent d’utiliser un kenning lié à un arbre ou un morceau de bois ; ici la poutre du fer est Grimr)

Celui qui veut exiger

Le souffle de l’avide de vent ; (le soufflet de la forge)

Je fais hurler le frappe-devant (le marteau) (« hurler » : notion de chant)

Sur l’or du possesseur de rayons (le métal en fusion)

Tandis que siffle (notion de musique)

Le soufflet affamé de vent.  »

Le rythme de la strophe est comparable à celui d’un chant. La création d’un poème sans utilité pratique pour des travailleurs paraît improbable. Nous en déduisons donc qu’il s’agit d’un chant de travail. Son but est de dynamiser les hommes qui participent au dur labeur de la forge. Le fait que l’auteur rappelle en avant-propos la difficulté à se lever des domestiques, renforce l’idée que sa composition a été motivée pour encourager ses hommes.

Compris par tous les participants, ce chant suppose que les kenningar étaient communs aux hommes du clan. Le savoir n’était donc pas réservé aux nobles, ou aux propriétaires. Il y avait un système de transmission clanique.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 26 juillet, 2014 |Pas de commentaires »

L’ésotérisme des kenningar

Il est cohérent d’associer l’usage des kenningar à un savoir ésotérique. Les formules sont savantes et comme nous aimons à le rappeler, elles présument une connaissance inestimable de la mythologie des peuples locuteurs en Occident. Souvent élaborées et hermétiques elles nous échappent ou sont difficiles d’accès. Qu’ils soient utilisés pour louer un chef, commémorer un grand événement, ou exprimer un fait historique les kenningar sont fondés sur un savoir que les utilisateurs eux-seuls possédaient. Il est fort tentant d’y voir une origine sacrée. Les scaldes ou poètes islandais qui usaient des kenningar ont sans doute reçu une initiation particulière. Plusieurs auteurs dont Régis Boyer ont supposé que les scaldes constituaient une véritable caste.

Sur le principe même du kenningar, nous pouvons admettre que l’on avait affaire initialement à une pratique de tabou verbal. On le vérifie à chaque extrait qui nous est parvenu. Les choses et les êtres ne sont jamais nommés (cf article Le « heiti » ou synonyme). La métaphore est systématiquement employée comme si le fait d’appeler les choses et êtres par leurs noms pouvaient être interdit pour des raisons qui nous échappent certes, mais qui font écho à des pratiques ésotériques. On se rapproche donc du fait religieux. Ainsi on peut imaginer les scaldes rattachés à une confrérie sacrée, une caste à part entière.

De plus, le mot « Bragi » qui désigne le dieu de la poésie chez les Norrois trouve son origine étymologique dans l’indo-européen « brah » qui a donné « brahmane » en indien. Si effectivement il apparaît clairement un lien entre le savoir poétique et la classe sacerdotale, nous pouvons déduire que l’usage des kenningar était un fait religieux. Clamé, chanté ou murmuré ?  improvisé ou récité ? Le kenning devait être placé sous les auspices du dieu Odin :  le hurleur, le crieur des dieux, maître de l’éloquence et de l’ésotérisme.

Publié dans:Etudes |on 18 juin, 2014 |Pas de commentaires »

De l’éloquence

L’éloquence est une qualité que plusieurs auteurs antiques attribuent aux Celtes. Qu’ils soient grecs ou latins les chroniqueurs contemporains des peuplades celtiques ne comprennent pas toujours leurs mœurs. Ils nous rapportent alors leur vision souvent étriquée car mal renseignée ; leurs témoignages sont souvent réducteurs car ils s’inscrivent dans une logique propagandiste de déconsidération des peuples soumis, comme le faisait César dans la Guerre des Gaules.

Diodore de Sicile, historien et chroniqueur du Ier siècle avant J-C nous révèle que « dans la conversation, la parole des Gaulois est brève, énigmatique, procédant par allusions et sous-entendus, souvent hyperbolique, quand il s’agit de se grandir eux-mêmes et d’amoindrir les autres. Ils ont le ton menaçant, hautain, tragique, et pourtant l’esprit pénétrant et non sans aptitude pour les sciences ».

Considérer ce témoignage comme preuve irréfutable de l’existence des kenningar dans l’antiquité serait une grossière erreur. Notre devoir de chercheur est de prendre ce témoignage de la manière la plus objective qu’il soit. Nous apprenons que les Gaulois utilisaient des images pour s’exprimer. Nous ne savons rien du type d’expressions auxquelles ils avaient recours, si elles s’inscrivaient dans le cadre d’un récit épique, mythologique ou dans la louange d’un prince ou d’un héros. Nous apprenons que les figures de styles pouvaient être utilisées dans leurs conversations. S’agissaient-ils de vraies conversations ou de déclamations ? Là aussi l’approximation de Diodore de Sicile brouille les pistes. Ce que nous pouvons retenir est que les celtes continentaux, que ce sont les Gaulois du Ier siècle avant J-C, étaient éloquents et savants. L’auteur reconnaît leurs qualités pour les sciences ; il est difficile de savoir de quoi il veut parler exactement. Ces aptitudes ont-elles des liens avec leur art oratoire ? Pourquoi intègre -il cette précision au moment où il nous retranscrit la parole des Gaulois ?

La découverte du Dialogue des deux sages dans l’histoires des peuples celtes confirmera ce témoignage antérieur. Nous savons donc depuis l’antiquité que les celtes maîtrisaient les figures de style et avaient pour certains (comme les druides du Dialogue des deux sages) des connaissances inestimables en science. La science de l’antiquité est différente de la nôtre ; il faut donc comprendre par science toutes les choses qui échappaient aux classes productrices : la mythologie, la divination, la compréhension de l’univers. Cela fait écho à la classe religieuse et donc aux druides.  Nous en concluons que Diodore a été témoin d’une scène ou un officiant sacerdotal s’est exprimé et que le sens du propos lui a peut-être échappé mais qu’il a reconnu un haut degré de connaissance dans son expression.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 8 juin, 2014 |1 Commentaire »
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