Archive pour la catégorie 'Etudes'

Le trône du dieu souverain germanique

WodanOeil

Dans la mythologie germanique et scandinave, le dieu souverain Odin (ou Wodan dans sa forme continentale) est représenté sur un trône. Celui-ci se nomme Hlidhskjalf. L’étymologie du mot norrois peut nous éclairer sur la fonction du dieu. Régis Boyer le rapproche du verbe skjalfa, signifiant trembler. On pourrait associer ce mot au tremblement du sorcier/chaman quand il officie un rite et qu’il est pris de transe. D’ailleurs, on sait déjà que le culte odinique a toujours un rapport avec la pratique de la magie. Odin a, parmi ses attributs et fonctions, le pouvoir de provoquer la fureur sacrée. Le siège sur lequel il officie serait donc une image de son extase rituelle.

Boyer évoque également le rapprochement avec une traduction probable qui serait celle de « pente à degrés ». Le trône pourrait ainsi symboliser un axe à niveaux comme peut l’être le pilier de la yourte du chaman nordique. Ce poteau central symbolise l’axe du monde et est gravé de neuf encoches. On l’attribue volontiers au frêne Yggdrasil soutenant les neuf mondes dans la mythologie germano-scandinave.

Familier de la polymorphie des kenningar, il n’est pas extravagant de considérer que le terme Hlidhskjalf représente une double image du trône du dieu souverain germanique. Tel un entrelac gravé dans le bois, l’image du trône apparaît avec deux sens complémentaires et qui vont parfaitement bien à la fonction et à l’histoire même du dieu. Ainsi, se laissant porter par ses images expressives et parlantes, on accède plus facilement au sens profond du culte dédié à la divinité. La puissance des images parle mieux que n’importe quelle analyse.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 19 juin, 2022 |1 Commentaire »

L’ambivalence du poème païen

Le coffret d’Auzon est un coffre réalisé en os de baleine et découvert dans une petite commune de Haute-Loire. Il est gravé de runes. Plusieurs poèmes ont été traduits. L’un d’eux est ambivalent, comme le sens des runes elles-mêmes.

 » Le poisson a été rejeté de l’eau,

Sur la côte rocheuse,

Par la marée.

Il tonne sa colère

Pendant que le poisson nage dans l’écume. »

De prime abord, ce beau poème semble exprimer la colère qu’a pu ressentir la baleine en ayant échoué sur le rivage, pour ensuite servir de matériau de construction du coffret.

En remettant dans le contexte historique l’inscription runique, on peut y voir un second sens métaphorique. Il pourrait avoir une origine anglo-saxonne et dater du VIII ème siècle. Cette époque marque l’avènement du christianisme dans une grande partie de l’Europe. Or, il faut insister sur le fait que les motifs du coffret sont bien païens, comme l’illustration de la scène de bataille tirée de la légende d’Egil. Rappelons que l’usage des runes est historiquement rattaché au fond mythologique germano-scandinave. Dans une perspective de confrontation religieuse, on peut tout à fait mettre un sens métaphysique aux vers. Le poisson devient le symbole de la religion chrétienne ; elle se répand par les rivages de la mer Méditerranée (  » Sur la côte rocheuse, par la marée  » ) ; elle s’impose par la force et les persécutions (  » il tonne sa colère «  ) ;  elle fraie dans les milieux élitistes des sociétés (  » le poisson nage dans l’écume.  » ).

On connaît l’ambivalence de la poésie païenne à travers l’utilisation des kenningar. Cet exemple est frappant des images et des symboles qui s’insèrent dans les vers et qui mettent de la profondeur à la trivialité.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 8 avril, 2022 |Pas de commentaires »

Thor, l’archétype masculiniste

Le dieu Thor, dans la mythologie germano-scandinave, possède des qualités et attributs pour le moins virils. Incarnation de la force brutale, possesseur du marteau Mjölnir, symbole phallique*, grand combattant, son culte fut très répandu à l’époque des vikings. On comprend que ses exploits furent des modèles de bravoure pour les aventuriers du nord.

Dans le texte ancien Harbardsljod (ou chant de Harbard) il est narré un épisode fameux :

« À Hlesey j’ai combattu les femmes berserkr

Qui avaient fait de leur mieux pour tuer tout un peuple…

Elles étaient plutôt des louves que des femmes. »

Les berserkr ou littéralement les « peaux d’ours » sont une élite de guerriers liée au culte odinique. Ici, il est donc question de guerrières ayant les mêmes caractéristiques des guerriers ours masculins. L’auteur poursuit en précisant que leur totem est le loup plutôt que l’ours.

On comprend dans cet extrait que Thor a maté ces amazones. Le premier niveau de lecture traduit bien la force destructrice de notre héros et ses aptitudes au combat.

Mais nous savons que les images choisies par les auteurs de cette époque regorgent de sens et d’idées derrière leurs premières apparences. Il en va ainsi des kenningar. Aussi, dans ce court récit, on peut y voir un second niveau de lecture. Le héros masculin met à mal les guerrières louves ; il réduit le pouvoir féminin et en devient le fossoyeur. Thor incarne alors l’archétype masculiniste qui a supplanté le culte matriarcal précédent.

 

*voir à ce sujet les articles Thor, le dieu des fermiers ?, Le marteau de Thor et sa fonction fertilisante, L’ambivalence de l’image de Thor, Le culte phallique

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 30 mars, 2022 |Pas de commentaires »

La force du poème de louange

Dans la saga islandaise de Njall le Brûlé, il est fait mention d’un combat héroïque entre Gunnar et plusieurs dizaines d’hommes (dont le nombre varie selon les manuscrits). Haukr Valdisarson a composé une « drapa » en sa mémoire, c’est à dire un poème de louange. Ce type de texte est récurrent dans les sagas islandaises et devait sans doute être chanté :

 » Bellement se défendit
Gunnar contre les arbustes
De l’enclos de Göndul,
Mais Gizurr attaqua le champion
D’une excessive ardeur ;
Le Njördr de la pluie des glaives
Blessa seize arbres du vacarme des lances
(Rudement joua l’homme avec les fléaux)
Et en tua deux. »

Comme le style de la drapa l’exige, on trouve beaucoup de kenningar dans ce valeureux chant :

 » Les arbustes de l’enclos de Göndul «  représentent les guerriers.
 » Le Njördr de la pluie des glaives «  est une image pour le héros Gunnar.
De même, la métaphore les « arbres du vacarme des lances «  fait référence aux combattants armés.

Ainsi la foison d’expressions savantes pour honorer les braves devait représenter un style prisé à l’époque. L’abondance de ces images permettait à un auditoire de garder en mémoire la geste du guerrier. Une fois de plus, on constate combien l’idéal de bravoure et de courage dans le combat fut exalté à travers ces chants magnifiques.

Un autre scalde (poète), Thormodr Olafsson, résume parfaitement bien l’intérêt porté à ce genre de louanges, en faisant référence au même Gunnar :

 » Nul dispensateur du soleil
Du monde des sables
Ne fut plus vaillant en Islande
Aux temps païens que Gunnar ;
il convient de le louer… »

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 2 janvier, 2022 |Pas de commentaires »

L’ambivalence de l’image de Thor

On connaît la double fonction du dieu Thor dans la mythologie scandinave (cf à ce sujet Le marteau de Thor et sa fonction fertilisante). Il est défini initialement comme un grand combattant défendant les intérêts du peuple contre les forces destructrices que représentent les géants. Cet attribut martial semble avoir évolué vers une fonction plus fertilisante, sans que l’on sache dans quel ordre ce « glissement » ait opéré.

S’agit-il d’une appropriation contemporaine du Moyen-âge, qui confrontée au bouleversement religieux de l’étendue du christianisme aura défini autrement les vieilles divinités ? Ou au contraire, sommes-nous en présence d’un culte beaucoup plus ancien qui donnait initialement le dieu comme représentant de la troisième fonction comme le fut Freyr, dieu de la fécondité ?

Les sagas islandaises regorgent de surnoms de personnages héroïques rattachés au nom du dieu Thor (Thorsteinn, Thorulfr, Thorin, …), laissant à penser qu’il fut très populaire ; son culte semble avoir été très répandu chez les guerriers. C’est pourquoi dans l’image populaire, on le pense comme un grand guerrier. Pour autant, il semble plus honnête de le considérer comme un guerrier, certes, mais rattaché aux forces célestes que sont la foudre, la pluie, le tonnerre. Les valeurs que revendiquent les hommes qui le vénèrent sont le courage, la force brute, l’esprit de justice mais aussi sa simplicité, son manque de duplicité (contrairement à Odin).

Que dire des pétroglyphes retrouvés dans le sud de la Suède représentant un personnage au maillet bénissant l’union d’un couple ? Le fait de déposer un marteau dans le lit d’un couple, toujours en Suède, encore au XXème siècle, n’est-il pas la survivance des images gravées dans la pierre, antérieures de plusieurs millénaires ?

Le dieu au maillet est ainsi défini par Adam de Brême, quand il décrit le temple suédois d’Uppsala, comme le dieu principal, trônant au milieu et explicitement «  maître de l’atmosphère et gouvernant le tonnerre et la foudre, les vents et les pluies, le beau temps et la moisson… ».

Il est donc difficilement opposable que Thor n’ait pas été le dieu du peuple paysan, défendant les intérêts agricoles et représentant de la fécondité par le marteau phallique dont la semence (la pluie) mettra la terre-mère en germination.

Pour Georges Dumézil, l’affaire est clairement entendue dans son œuvre « Mythes et Dieux des Indo-Européens ». En parlant d’Adam de Brême, il dit : « il n’y a pas de raison de récuser l’essentiel de son témoignage : le glissement de la guerre dans le domaine de Wodan (Odin), le glissement inverse de Thor au service du paysan sont des faits. »

Les époques auxquelles on fait référence n’ont guerre de liens logiques entre elles dans la mesure où l’on se rend bien compte qu’aux mêmes moments, des visions différentes du dieu coexistent sans que l’on relève d’objections dans les témoignages de chacune des périodes. Nous devons donc admettre que le culte de Thor fut complexe et ambivalent. Je m’orienterais davantage vers une hypothèse « régionaliste » pour expliquer le phénomène. En effet, les grosses différences de culte rendu au dieu Thor résident surtout dans des localités éloignées les unes des autres plutôt que dans des époques distantes. L’Islande, théâtre de toutes les grandes aventures vikings fut propice à la célébration du courage, de la vaillance et de la force du dieu dans ses combats. Il semble que ces valeurs n’aient retenu l’unique attention des colons norvégiens qui avaient combattu et fuit le roi Haraldr. Le culte du héros incarné par les exploits de Thor rentrait en résonance avec l’épopée que ces guerriers écrivaient dans l’histoire. En parallèle, les scandinaves qui étaient restés à demeure, poursuivaient leurs activités de subsistance sous des latitudes peu clémentes. Il est donc logique que le même dieu fut plus apprécié comme une déité invoquée pour favoriser les bonnes moissons et l’abondance des cultures.

Ainsi, on voit émerger l’image du maillet comme attribut de jet martial et représentant de la force du combat du dieu ; mais aussi symbole phallique de fertilité et de prospérité. Thor, selon les lieux de culte, sera l’avatar de la force guerrière mais aussi de la force fécondante.

 

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 14 novembre, 2021 |Pas de commentaires »

L’axe du monde : arbre ou cheval ?

C’est dans la mythologie nordique que l’on trouve le plus d’informations sur l’arbre cosmique, pilier du monde.

Il est appelé Yggdrasill qui littéralement signifie le  » coursier du redoutable « . Le  » redoutable  » étant un qualificatif pour désigner le dieu suprême Odin.

Dans une interprétation commune, il est de coutume de dire que cet arbre symbolise l’axe du monde. Quand on rapproche l’étymologie du nom d’Yggdrasill aux pratiques chamaniques dont se réfère le culte odinique, on interprète l’appellation de la manière suivante :

Odin, tel le chaman a besoin d’un support en bois pour effectuer ses voyages chamaniques, sa transe vers d’autres mondes. On sait que le chaman lapon (ou sibérien) grave de neuf encoches le poteau central de sa yourte pour lui permettre de passer dans les neuf mondes. La mythologie nordique parle aussi des neuf mondes. Ainsi, un parallèle est logiquement fait entre la pratique chamanique et le culte odinique. Le mythe et les mots utilisés ne sont que l’expression imagée d’un rituel magique. On comprend alors que le  » coursier du redoutable  » représente l’axe du monde sur lequel Odin fait sa chevauchée astrale.

Pour autant, il est intéressant d’envisager une autre interprétation, toujours sur la base de l’étymologie. Le terme  » redoutable  » qui sied à Odin peut aussi être envisagé comme  » terreur  » sur la racine  » Yggr « . L’axe du monde serait ainsi nommé «  arbre terrifiant « . Dans le mythe consacré à l’auto-sacrifice du dieu suprême, on sait que c’est bien Yggdrasill sur lequel il se pend. Alors, l’arbre devient la potence du dieu et de fait cet «  arbre terrifiant  » car symbole de mort.

Arbre et cheval, l’axe du monde se révèle de bien des manières. La profusion des symboles et des métaphores pour désigner une même chose démontre la richesse du mythe.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 9 octobre, 2021 |Pas de commentaires »

Le culte phallique

Dans le Havamal, le dieu Odin énumère toutes sortes de charmes. Il se vante (entre autres) de conquérir toutes les femmes qu’il convoite. On connaît déjà l’attachement des peuples païens d’Europe à des valeurs comme la virilité. D’un point de vue de l’image même de la virilité, elle est souvent associée à la fertilité, donc plutôt à la troisième fonction dumézilienne.

On connaît les rites dits « phalliques » en Scandinavie depuis l’âge du bronze jusqu’à la fin du moyen-âge. Des représentations de gravures rupestres montrent des personnages au sexe énorme, associés à des représentations de dieu au maillet (Thor ?). Le dieu Freyr, représentant de la fécondité et de la prospérité du monde agricole, est toujours représenté en pleine érection. L’énorme phallus érigé au milieu d’un champ à Rödsten, en Suède, depuis le VIème siècle, en est une autre illustration. Les Sagas islandaises font aussi état d’un culte pour un pénis de cheval, conservé dans des feuilles de poireaux…

Nous avons déjà vu l’interconnexion des deux fonctions définies par Georges Dumézil : la fonction agraire et la fonction guerrière, notamment à travers l’article Thor, le dieu des fermiers ?

En relisant les strophes 161 et 162 du Havamal, il est possible de considérer ces paroles complémentaires à nos investigations :

« Si de la femme sage

Je veux obtenir amour et liesse,

Je tourne la tête

De la femme aux bras blancs

Et bouleverse tout son cœur. »

et de poursuivre :

« J’en sais un dix-septième (charme) :

Qu’elle aura peine à m’éviter

La juvénile vierge. »

« La femme sage », « la femme aux bras blancs », « la juvénile vierge » sont autant d’images de pureté et de virginité. Le dieu suprême du panthéon germano-scandinave aurait la faculté de faire succomber toutes les femmes vierges. Pourquoi particulièrement « vierges » et pas des femmes sans ce qualificatif ? La précision revêt son importance. Cette notion de blancheur pourrait être associée à la Terre Mère, la terre nourricière avant d’être ensemencée. Ainsi, le dieu souverain déclame des charmes pour permettre au terreau fertile de devenir fécond (« amour et liesse », »bouleverse tout son coeur »). Souvenons-nous de la rune Jeran qui représente la récolte et l’abondance ; les textes anciens (chants) qui lui sont associés nous disent :

« Jeran est une bénédiction pour les hommes

Je reconnais que Freyr fut généreux. »

ou encore

« Jeran est profit pour les hommes,

Et un bon été

Et florissante récolte. »

Dans cette interprétation, les charmes d’Odin prennent tout leur sens. On peut imaginer que le culte agraire ait été en toutes circonstances celui de Freyr ; pour autant, le dieu suprême et inventeur des runes, Odin, semble avoir été l’origine des liens entre les hommes et les dieux à travers des incantations. Ici le culte de la fécondité/virilité semble assumé par Odin depuis l’origine. Au cours des époques, il a sans doute existé un glissement sémantique de la première à la troisième fonction dumézilienne. Les chants du Havamal, referment tant de richesse et de poésie à travers ses images que l’on peut se perdre dans moultes conjectures.

Le débat reste ouvert…

Freyr2 Freyr PierrePhalliqueRodsten

Le Heaume de terreur

heaumecasqueOdinique

Dans les Sagas islandaises et les mythes scandinaves, le thème du « heaume de terreur » est récurrent.

Citons par exemple un passage de la Saga des gens du Val-au-Saumon, traduite par Régis Boyer. Pour situer le contexte, Gestr est un grand chef de clan et un prédicateur reconnu ; Gudrun est sa parente (il n’est pas précisé le lien de parenté) et lui demande d’interpréter ses rêves. Elle lui décrit quatre rêves similaires dont le dernier attire particulièrement notre attention :

 » Mon quatrième rêve, c’est qu’il me sembla avoir sur la tête un heaume d’or tout incrusté de pierres précieuses. j’avais l’impression que ce joyau m’appartenait. Ce qui me paraissait surtout ennuyeux, c’est qu’il était passablement lourd, car je pouvais à peine le porter et je penchais la tête. Je n’en accusais pourtant pas le heaume et je n’avais pas l’intention de m’en séparer. Toutefois il glissa de ma tête et tomba dans le Hvammsfjörd… »

Gestr prédit alors que Gudrun se mariera quatre fois et que son dernier mari sera « un très grand chef et (…) un heaume de terreur. »

Ce texte est intéressant car il comporte plusieurs kenningar.

Tout d’abord le « heaume de terreur » utilisé dans ces prédications signifie que le mari protégera Gudrun en épouvantant ses ennemis. Cette idée est habituelle dans le culte odiniste. Le dieu Odin foudroie de peur ses adversaires d’un simple regard. Un de ses surnoms est « Bileygr » qui littéralement signifie «  l’oeil à l’éclat vacillant  » ! À ce sujet, les guerriers ours (berserkrs), qui sont une aristocratie militaire placée sous la tutelle d’Odin, possèdent ce pouvoir dans les duels.

Mais on peut extrapoler l’image du heaume de terreur dans la mythologie grecque. En effet, la similitude avec l’égide est intéressante. Comme elle, le heaume de terreur protège et incarne la souveraineté. Seuls les dieux, les chefs ou les héros peuvent la porter comme une amulette et garantir ainsi son invulnérabilité.

En poursuivant le raisonnement, il devient pertinent de rattacher le heaume avec le masque porté dans ces sociétés païennes. Rappelons le, un des nombreux surnoms d’Odin est Grimr (Grimnir) qui signifie le « masqué« . On connaît son utilisation dans les rites magiques (cf à ce sujet L’image du masque à travers deux divinités). L’archéologie semble nous dévoiler un usage de casque tout particulier avec une protection faciale intégrale. Elle corrobore l’idée d’un culte odinique très prégnant.

Le plus cocasse dans la Saga des gens du Val-au-Saumon est que le nom même du chef, qui a le don de prophétie, se nomme Gestr… je renvoie le lecteur à l’article L’image du voyageur où j’explique qu’il s’agit d’un autre surnom du dieu Odin (voulant dire l’hôte, qui a donné « guest » en anglais).

Cet extrait possède donc une qualité littéraire et mythologique toutes particulières et semble entrelacer les images du dieu Odin sous différents aspects. Le rapporteur de cette saga (Snorri Sturluson ?) a sans doute multiplié volontairement les kenningar comme un jeu savant et permet à ses lecteurs contemporains de refaire vivre des croyances et des mœurs magnifiques.

 

 

 

 

 

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité, Le Moyen-Age |on 14 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

L’image de l’irréversibilité du temps dans l’Antiquité

Orphe

 

Dans la mythologie grecque, l’histoire étrange de l’amour d’Orphée et Eurydice est particulièrement lourde de sens.

Orphée est un grand musicien, supérieur à Apollon selon les Grecs. Le dieu des arts et de la médecine lui fait don d’une lyre. Orphée ajoute deux cordes aux sept présentes afin de parfaire son art musical ; il rend ainsi hommage aux neufs muses, les filles de Zeus, inspiratrices des artistes.

Il s’éprend de la plus belle des femmes Eurydice, une nymphe, qui, selon certains textes, aurait été la fille d’Apollon lui-même.

Malheureusement, la belle décède des morsures d’une vipère en fuyant les assauts d’un certain Aristée.

Orphée, inconsolable, entreprend alors un voyage aux enfers afin d’aller chercher son amour.

Grâce à son talent musical et sa lyre, il affronte tous les obstacles qui lui barrent la route en les charmant (au sens du « charme magique » évidemment).

Hadès, le dieu des enfers est lui-même impressionné par les prouesses du jeune héros et avec Perséphone, lui accorde audience.

Ce dernier concède à le laisser partir avec sa bien-aimée à une unique condition : qu’Eurydice suive les pas d’Orphée sans que celui-ci ne se retourne pour la regarder avant d’avoir pu sortir des enfers.

Le pacte est conclu.

Mais Orphée craque et finit par se retourner avant d’avoir pu s’échapper du monde souterrain d’Hadès. La sanction tombe et Eurydice est définitivement condamnée à rester dans le royaume des morts…

Les mythes ne sont pas très explicites sur les raisons qui ont fait se retourner Orphée. L’interprétation reste donc libre.

Ce qui semble le plus mystérieux est l’exigence imposée par les dieux : regarder en arrière est fatal…

Ne s’agit-il pas d’une leçon sur l’irréversibilité du temps ? Le passé doit rester au passé ; ce qui est derrière l’homme doit rester derrière l’homme ; on ne peut rattraper le passé et encore moins lui courir après. La condition humaine reste prisonnière de son passé ; en regardant devant, on finit par accepter son passé et construire son présent. Le devenir de l’homme est irrémédiable et les épreuves qu’il affronte au cours de sa vie ne pourront jamais le ramener en arrière.

À travers l’image magnifique de la bravoure du héros Orphée, on peut voir une acceptation de l’irrémédiabilité de l’existence humaine. En allant à l’encontre des lois naturelles du temps, il fait mourir une deuxième fois son amour. Ses efforts et sa quête ne peuvent renverser ces lois universelles qui régissent le monde. Renoncer à son sort est une expérience vaine.

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 16 mai, 2021 |Pas de commentaires »

La Satire dans l’antiquité – 2

ChapiteauLangogne

On connaît des dénominations gaéliques pour des variétés de satire dans le monde celtique païen, grâce au travail des copistes irlandais au cours du moyen-âge.

Ainsi, il est fait référence de quatre appellations en fonction des circonstances :

imbas forosnai,

glam dicinn,

teinm laegda,

dichetal do chennaib cnaime.

Il semble que l’usage de ces types de satire élaborée soit exclusivement réservé à la classe sacerdotale suprême, c’est à dire aux druides.

L’imbas forosnai est traduit en français par « la très grande science qui illumine ».

Le glam dicinn, que j’ai évoqué dans l’article La Satire dans l’antiquité, est donc « la malédiction extrême » ou « le cri ».

Le teinm laegda est « l’illumination du chant ».

Le dichetal do chennaib cnaime est « l’incantation par les bouts d’os » (!).

Cette dernière appellation est métaphorique : il faut comprendre par « les bouts des doigts ».

De ces distinctions, on ne sait pas grand chose quant à leurs modes d ’exécution, leurs techniques et surtout leurs différences et leurs champs d’application.

Ce qui peut attirer notre attention sur l’importance de ces exercices diffamatoires, dans la vie sociale des Celtes, est le qualificatif du druide officiant, véritable expert en la matière : corrguinech, c’est à dire « la pointe qui blesse » !

On imagine bien le pouvoir des mots dans la bouche du druide, pour détruire socialement un ennemi, un banni, ou quelque paria honni du clan.

Il est intéressant de constater encore l’usage des métaphores et des images éloquentes dans ces sociétés archaïques.

 

(cf également à ce sujet les articles  : De l’éloquence, Le lien historique entre poète et guerrier )

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 5 avril, 2021 |2 Commentaires »
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