La destinée en image poétique

Dans la Saga d’Egill fils de Grimr le Chauve, on apprend la rivalité qui oppose le roi Eirikr au héros Grimr. Un des fils de Grimr, Thorolfr, partage avec l’ennemi de son père une amitié commerciale. Pour apaiser les tensions entre les deux clans, le roi remet une hache à Thorolfr qu’il déclare vouloir donner à Grimr. La hache est décrite comme un bien précieux « avec des cornes, grande et incrustée d’or, un treillis d’argent enveloppait le manche. »

Grimr accepte le présent transmis par son fils ; la scène est rapportée d’une manière qui suggère la tension et la vision de Grimr : 

il « la brandit, la regarda un moment sans rien dire. Il l’accrocha au-dessus de son lit. »

Plus tard, dans le même chapitre, on voit Thorolfr sur le départ pour de nouvelles aventures commerciales avec le roi. Grimr tente de dissuader son fils de partir, pressentant une issue fatale pour lui. Il déclare « j’ai le pressentiment , si nous nous quittons maintenant, que nous ne nous reverrons plus. » La prémonition est déclamée comme une certitude, comme une sentence.

Alors, Grimr se livre à un comportement curieux mais révélateur des mœurs et des croyances païennes. « Grimr le Chauve alla décrocher la hache de la poutre d’entrée, celle que lui avait donné le roi, et sortit avec. Le manche était tout noir de fumée et la hache rouillée. Grimr regarda le tranchant de la hache. Puis il la remit à Thorolfr. »

Ainsi, on observe que le héros renvoie la hache à son expéditeur comme pour conjurer un mauvais sort. Cette impression est confortée par la visa qu’il déclame en remettant la hache à son fils :

« Maintes failles l’y a

Au tranchant du féroce loup des blessures ;

J’ai un chagrin du bois émoussé ;

Méchant renard dans cette hache ;

Remporte mauvaise cornue

Au manche plein de suie ;

Pas la peine de l’envoyer ici ;

C’était présent de roi. »

Ce poème est rempli de kenningar. Le « féroce loup des blessures » est une image consacrée pour la hache. Le « chagrin du bois » représente également la hache. « Méchant renard » devait évoquer une sorte de mauvais esprit. « Mauvaise cornue » est la description de la hache à cornes.

Encore une fois, on constate combien les signes de la vie courante sont porteurs de symbolique. A travers la parole poétique, on décèle de la magie, des formules pour conjurer le mauvais sort, ou pour contrer un destin que l’on pressent défavorable.

Publié dans : Etudes, Le Moyen-Age |le 21 octobre, 2018 |Pas de Commentaires »

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