Archive pour décembre, 2014

Le droit viking

monnaie viking

La Saga d’Egill fils de Grimr le Chauve évoque un grand nombre de poèmes usant des kenningar. Le personnage central déclame des strophes dans des circonstances très différentes : moments de bravoure, passages héroïques, éloges, revendications juridiques… Ce dernier point est présenté ci-dessous. La société scandinave du moyen-âge est portée sur le droit et c’est au cours de grandes assemblées que l’on rendait la justice. Le « Thing  » est le rassemblement des clans pour faire valoir son droit. Il consiste en une réunion d’hommes libres dans le but d’obtenir des réparations pour des dommages causés par un tiers. Ces réunions sont souvent animées et arbitrées par un roi ou un prêtre, le « godi » qui va instruire l’affaire et juger. Il arrive que les litiges pour lesquels les préjudices sont très graves, demeurent insuffisamment dédommagés. Dans ces cas, le viking lésé peut provoquer en duel son opposant. Cette issue est fréquente dans les sagas islandaises. Lors d’un différend portant sur un droit de propriété avec les proches du roi de Norvège, Egill Skallagrimsson porte ses revendications devant la cour royale. Les voici avec le sens probable des kenningar :

 » Le buisson d’épines déclare (l’arbre ou l’arbrisseau vaut pour la désignation de l’homme / le fait de porter une broche pour fermer la tunique en fait ici un Kenning que l’on pourrait traduire par « porteur de broches » )

Née d’esclaves mon char de la rivière (la rivière de la corne est la boisson contenue dans la corne à boire / le char est la femme qui apporte la boisson)

De la corne. Cet önundr ne s’affaire

Qu’à sa cupidité. Secoueur de lances, (Le secoueur de lances est un surnom pour le dieu Odin)

J’ai épousé une Norne de l’aiguille (la Norne est la fileuse du destin dans la mythologie ; ici il s’agit de la femme)

Attitrée à l’héritage ;

Accepte, descendant d’Audi (Audi est un roi ancestral, son descendant est le roi contemporain d’Egill, Erik)

Les prompts serments. « 

Cette strophe peut se dire de la manière suivante :

« Le porteur de broches déclare

Que la femme m’apportant à boire est de lignée esclave.

Cet Onundr ne pense qu’à sa cupidité. Odin

Voit que j’ai épousé une femme

A qui revient l’héritage ;

Acceptez, roi,

nos prompts serments ! »

Ainsi les revendications légitimes dans le droit des sociétés païennes utilisent la langue des dieux ; celle qui permet de prendre à témoin Odin, le dieu suprême de la poésie et du droit divin.

 

 

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 24 décembre, 2014 |Pas de commentaires »

La parole qui enchaîne les hommes

Les sources littéraires attestent un passage légendaire d’Héraklès dans la Gaule du sud : d’après Pomponius Méla le héros aurait triomphé dans le delta du Rhône des deux fils de Neptune Albion et Dercynos et cette renommée n’était pas oubliée sous l’empire car on en trouve l’écho chez le mythologue Lucien de Samosate qui au IIème siècle de notre ère fait parler ainsi un grec devant une peinture gauloise, qu’il avait peut-être vue à Marseille (puisqu’il se rappelle le passage du héros dans la région) : 

« C’est Héraclès que les Celtes appellent Ogmios dans la langue du pays mais l’image qu’ils peignent du dieu est tout à fait étrange. Pour eux, c’est un vieillard sur la fin de sa vie, chauve sur le devant de la tête, tout blanc de cheveux pour ce qu’il en reste, de peau rugueuse et brulée par le soleil au point d’en être noircie comme celle des vieux marins : on le prendrait pour Charon* ou Japet du Tartare souterrain**, pour tout enfin plutôt qu’Héraklès. Tel qu’il est cependant, il a l’équipement d’Héraklès car il porte la dépouille du lion, tient de la main droite la massue, a le carquois à l’épaule et de la main gauche présente un arc tendu ; et c’est tout Héraklès, que cela. Je pensais que c’était par haine des divinités helléniques que les Celtes avaient ainsi fait injure à la forme d’Héraklès et qu’ils voulaient se venger, par cette représentation figurée, de son invasion dans leur pays et de ses rapines quand, en quête des troupeaux de Géryon, il traversait en vainqueur la plupart des peuplades occidentales. Pourtant je n’ai pas dit ce qu’il y a de plus d’extraordinaire dans ce portrait : cet Héraklès vieillard attire une foule considérable d’hommes, tous attachés par des oreilles à l’aide de chaînettes d’or et d’ambre, pareilles aux plus beaux colliers et, quoiqu’ils soient ainsi faiblement attachés, ils ne veulent point s’enfuir bien qu’ils le puissent aisément, suivent leur conducteur, tous gais et joyeux, le comblent d’éloges…Ce qui me parut plus insolite que tout…, c’est que le peintre ne sachant où suspendre le commencement des chaînettes, puisque la main droite tenait déjà la massue et la gauche l’arc, a perforé le bout de la langue du dieu et a fait tirer par elle les hommes qui le suivent et vers lesquels il se retourne en souriant.

Un homme du pays, le voyant dérouté, lui dit :  » L’art de la parole, nous ne l’identifions pas, nous autres Celtes, comme vous, Grecs à Hermès, mais à Héraklès parce qu’il est beaucoup plus fort qu’Hermès ; si d’autre part on en a fait un vieillard, ne t’en étonne point :  c’est que l’éloquence est seule à atteindre le point culminant de son développement dans la vieillesse, si du moins, vos poètes disent vrai…Nous pensons qu’Héraklès lui-même devenu sage a, par son éloquence, accompli tous ses exploits et par la persuasion forcé la plupart des obstacles. Ses flèches sont à mon avis, les discours acérés, percutants, rapides qui blessent les âmes : d’ailleurs, vous dites vous-mêmes que les paroles ont des ailes. »

 Les flèches sont des métaphores pour les arguments ou les reproches qui traversent l’auditeur en le blessant. Comme les kenningar il s’agit d’une belle image pour ne pas nommer directement les choses.

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Le panthéon celtique revêt de nombreuses formes divines ; les fragments qui nous sont parvenus témoignent de la diversité des cultes et particulièrement en Gaule. Les travaux de Dumézil, Mallory, Duval ont déjà démontré l’existence d’archétypes divins. Comme le sera Wodan ou Odin pour les peuples germaniques, Ogmios est l’archétype du dieu lieur. Celui qui, par ses dons, ses charmes, sa magie va enchaîner les hommes à sa cause. Nous voyons à quel point cet aspect prime sur d’autres attributs dans les sociétés préchrétiennes par rapport à l’usage de la force. « Nous pensons qu’Héraklès … a, par son éloquence, accompli tous ses exploits et par la persuasion forcé la plupart des obstacles… » se remémore un gaulois de la période gallo-romaine. Cet aspect est à mettre en parallèle avec les charmes du Havamal (Les Dits du Très Haut), où le dieu Odin énumère plusieurs charmes dont il a le pouvoir :

« … J’en sais un quatrième :

Si les guerriers me mettent

Liens à jambes et bras,

J’incante de telle sorte

Que je vais où je veux,

Fers me tombent des pieds

Et lien des bras.

J’en sais un huitième

Qui à tous est

Profitable à prendre :

Où que s’enfle la haine

Parmi les fils du chef,

Je peux l’apaiser promptement… »

Il apparaît plus clairement ainsi l’importance de l’usage de l’éloquence et de la parole pour les païens d’Europe. Le mot est le lien qui va enchaîner l’homme à l’orateur.

 

Charon, dans la mythologie grecque avait pour rôle de faire traverser  les morts à travers le fleuve Styx sur sa barque contre un péage.

** Japet est un titan qui sera emprisonné dans le monde souterrain (le Tartare) par Zeus.

 

Publié dans:Etudes, L'Antiquité |on 6 décembre, 2014 |Pas de commentaires »

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