Lyrisme et compréhension

Cern

A l’époque où les kenningar étaient encore vivants dans les sociétés médiévales, on peut se demander comment ils étaient perçus. De toute évidence, le procédé est hermétique. La question est de savoir si sa construction complexe était destinée à impressionner un auditoire, ou s’il y avait un message ésotérique à délivrer de manière confidentielle.

Dans de nombreuses sagas vikings, on apprend que les « visas » ou poèmes déclamés en public qui contenaient des kenningar étaient compris. Parfois, l’auditoire mettait du temps à déchiffrer les images, mais il est attesté que le décryptage se révélait dans la plupart des cas rapportés. On a du mal aujourd’hui à percer ce mystère sur la réception du message par le public. S’agissait-il de gens avertis, introduit dans un ordre aristocratique particulier leur permettant d’accéder à cette connaissance ? ou bien s’agissait-il de tournures de phrases à la mode, populaires et répandues dans les clans ? Difficile et hasardeux de répondre à cela.

Une interrogation qui rejoint la précédente est de savoir comment les kenningar étaient retenus ou enseignés. Existaient-ils des moyens mnémotechniques facilitant leur transmission et leur mémoire ? Un jeu musical, un rythme particulier, une diction ? Je me propose de faire un parallèle avec la mythologie germano-scandinave qui pourrait expliquer partiellement leur enseignement.

Brunehilde, héroïne de l’épopée de Siegfried (Les Nibelungen), enseigne le savoir des runes par un chant dont voici la traduction :

«Elles sont gravées sur l’écu

Qui se trouve devant le dieu brillant,

Sur l’oreille d’Arvak

Et sur le sabot d’Alsvin

Sur la roue qui tourne

Sous le char de Rungnir

Sur les dents de Sleipnir

Et sur les chaînes du traîneau.

Sur la patte de l’ours

Et sur la langue de Bragi.

Sur la griffe du loup

Et sur le bec de l’aigle.

Sur les ailes sanglantes

Et sur la tête du pont,

Sur la paume de l’accouchée

Et sur les traces de réconfort.

Sur le verre et sur l’or,

Sur les signes tutélaires.

Dans le vin, le moût de bière

Et les lits de repos.

Sur la pointe de Gungnir

Et sur le poitrail de Grani

Sur l’ongle de la norne

Et sur le bec de la chouette.»

La connaissance des runes était réservée aux initiés. Dans les sagas islandaises, nous avons plusieurs exemples d’utilisation des signes gravés dans le bois à des fins magiques. Nous baignons donc dans un registre ésotérique. Le chant de Brunehilde est une succession de kenningar. Il apparaît donc à travers cet exemple d’enseignement que les kenningar étaient utilisés comme des cadenas d’une tradition hermétique. Le chant permettait sans doute la mémorisation du contenu. Les images transmettaient la connaissance aux initiés qui réussissaient à les décoder. Le lyrisme spirituel des sociétés préchrétiennes se révèle alors merveilleusement.

Publié dans : Etudes, Le Moyen-Age |le 20 septembre, 2014 |Pas de Commentaires »

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