Archive pour février, 2014

Les kenningar et le chant

Les strophes à contenu magique ou religieux retrouvées en Europe à l’époque de l’apogée des kenningar révèlent leur usage de manière embryonaire. La force de conjuration magique que revêtaient les sons de la langue pouvait facilement mener à relier entre elles des syllabes qui rimaient, comme cela se voit effectivement dans les charmes qui ont été conservés. Si nous pouvons en outre admettre que l’hymne adressé aux dieux était chanté, on comprend très bien que le nombre des syllabes et des vers ait été fixé par une règle. On peut en revanche difficilement objecter que la libre répartition des syllabes accentuées et inaccentuées ne puisse pas s’accorder avec une mélodie, parce que nous ne pouvons pas nous faire une idée de ce que pouvait être le chant chez les anciens germains.

L’emploi des kenningar pourrait aussi indiquer une origine provenant du chant rituel réservé au culte. Il est habituel dans la poésie hymnique, que les dieux soient invoqués par différents noms célébrant leurs actions. Nous lisons dans une strophe dédiée au dieu Thor : « Tu as démembré Kjallandi, tu as tué Lut et Leidi, tu as répandu le sang de Buseyra. » Ce qui est dit ici sous la forme d’une sorte de litanie faite de courtes phrases aurait aussi bien pu être résumée en épithètes décoratifs, à l’exemple des kenningar qui nous sont transmis, telles que « fendeur du crâne de Hrungni », « anéantisseur des géants », ou ennemi « du serpent cosmique ».Il est frappant que la langue scaldique emploie si volontiers des noms de dieux dans ses périphrases poétiques. Un guerrier est appelé « Balder du bouclier » ou « de l’armure », « Freyr du combat » ou «  de l’épée », « Gaut du fer » ou du « casque ». L’empiètement sur le domaine divin se comprend mieux si la technique du kenning s’est élaborée dans la poésie réservée au culte.  Nous ne pouvons que nous étonner d’apprendre que les fils de paysans islandais ou les têtes brûlées qui figuraient dans la truste guerrière aient pu prendre plaisir à une telle poésie.

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 21 février, 2014 |2 Commentaires »

Une explication de Jan de Vries

Petroglyphe

Jan de Vries, spécialiste des littératures nordiques anciennes a beaucoup écrit sur les kenningar. Dans L’Univers mental des Germains, voici ce qu’il nous livre :

« Le poète germanique au contraire ( il a au préalable parlé d’Homère) ne permet pas que les navires des vikings soient chassés de notre imagination, et l’image des chevaux auxquels les étais servent de rênes, venant soudain s’insérer entre eux et nous rend l’image plus vivante parce qu’elle élève le réel dans la sphère de la nature animée. Nous appelons cela personnification, d’une de nos nombreuses dénominations ressassées jusqu’à la banalité. Mais il nous est difficile d’imaginer par une représentation immédiate ce que cela signifie lorsque des êtres vivants, sensibles, qui respirent et se meuvent, sont mis à la place d’objets purement matériels. C’est alors que des navires deviennent des étalons des mers, des chevaux qui tanguent, des coursiers à voiles ; que des javelots se changent en serpent de combat, ou vipères qui font couler le sang. Une vie obscure, mystérieuse, pénètre dans un univers jusqu’alors inanimé tout comme, dans le rêve enfiévré d’un enfant, les objets familiers commencent à se mouvoir d’inquiétante façon dans sa chambre.

Mais hommes et bêtes, eux aussi, ne sont pas évoqués simplement par leur nom. On les représente au contraire comme des êtres vivants, en pleine action :  le roi est le briseur d’anneau, le distributeur d’or, le protecteur des hommes. Ces périphrases sont désignées du vieux mot norrois de kenning. Si la comparaison homérique est une belle arabesque tressée à travers la narration épique, le kenning peut être comparé à une étincelante pierre précieuse enchassée dans une fibule d’or de l’époque de la migration des peuples. On ne l’emploie que parcimonieusement dans la phrase primitive de la poésie héroïque, et seulement pour des sujets bien définis qui se rattachent à l’univers héroïque. Mais peu à peu son emploi s’étend et le kenning devient un ornement nécessaire et sans doute, pour cette raison même, un peu trop généreusement utilisé, à notre goût, de la poésie des scaldes.

(…)

Cette rigidité de la forme fait un contraste remarquable avec le caractère général de la poésie germanique. Elle produit ici un effet si étrange que l’on voudrait l’expliquer par l’influence de modèles étrangers. On a songé en particulier à un modèle irlandais, sans pouvoir, il est vrai prouver l’influence directe d’une forme définie de la versification irlandaise (cf article Le dialogue des deux sages). »

 

Là encore, nous pouvons nous interroger sur une origine commune entre filid irlandais (poètes) et scaldes vikings. Ainsi la piste d’une société élitiste basée sur un fond commun mêlant ésotérisme et tradition des cultes païens s’étaye davantage. Envisager la proximité géographique entre les scandinaves et les irlandais étant improbable, il nous vient à l’esprit que nous sommes en présence d’une tradition largement répandue d’Est en Ouest et du Nord au Sud du contient européen. Le Dialogue des deux sages nous laisse présumer que leur origine est archaïque et prend sa source dans l’antiquité.

Publié dans:Etudes |on 21 février, 2014 |Pas de commentaires »

De l’origine

GuerriersHache

L’origine des kenningar est à notre portée. Oui, pas très loin de nous. Peu importe les années, les siècles qui nous séparent des locuteurs. Nous pouvons retrouver le chemin en se frayant un passage dans la broussaille du temps. Régis Boyer est professeur à l’université de Paris-Sorbonne, et auteur de nombreux ouvrages sur les sagas, les civilisations et religions de l’Europe du Nord. Voilà ce qu’il nous livre quant à l’origine des kenningar. Cet article est à rapprocher des articles « magie » publiés.

« Mais ce côté savant d’une science magique, pour impressionnant qu’il soit tendrait à s’effacer chez Odin, devant son aspect de maître du savoir poétique, de l’art scaldique donc. Rappelons qu’il s’agit là d’un genre de composition poétique extrêmement élaborée sans doute par une manière de caste dont les membres s’attachaient à la suite d’un roi ou d’un chef : les Islandais, pour des raisons qui demeurent inexpliquées, se feront une spécialité du genre à l’époque (…).Leur mètre principal ou drottkvaett est d’une complexité qui laisse loin en arrière les contorsions les plus subtiles de nos Grands Rhétoriqueurs. Le principe consiste, pour exprimer quelques stéréotypes (…), à bouleverser la syntaxe et à forcer la langue dans ses derniers retranchements pour satisfaire à un certain nombre de procédés formels classés : allitérations savantes, retours de graphies, accentuation, déclamation sur plusieurs registres, etc. Ces artifices de facture pourraient éventuellement ressortir au domaine religieux, dans la mesure assez évidente où ils tiennent au chant, ou, en tous cas, à un certain mode d‘incantation ou de psalmodie. D’autre part, il était interdit dans ce genre de composition d’appeler choses et êtres par leur nom ; il fallait leur substituer des manières de synonymes ou heiti (cf article le heiti ou synonyme), ou des périphrases, circonlocutions, métaphores longuement filées appelées kenningar. Tout cela donne fortement à penser que l’on aurait eu affaire, initialement au moins, à une pratique du tabou verbal, qui d’ailleurs, se vérifie par d’autres témoins, ne seraient-ce que ces Tulur, sortes de poèmes allitérés uniquement constitués de listes de noms, propres ou communs, ou, d’une façon plus générale, l’importance qu’en divers textes l’on confère au nom propre, à prononcer ou au contraire à taire impérieusement en certaines circonstances. Il est clair que ces techniques peuvent aisément relever de la religion, tout comme l’on peut admettre sans outrance que les scaldes aient pu former une sorte de confrérie sacrée, un peu à l’image des filid irlandais, sacrée parce qu’initiée à la connaissance de tout le savoir-faire ésotérique sans lequel leur art était impossible, et donc bien digne de s’attacher à la suite des jarls et des rois. »

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 14 février, 2014 |Pas de commentaires »

Le kenning et la magie 2

Les runes sont des signes gravés dans le bois à des fins magiques. Elles étaient utilisées pour conjurer un mauvais sort, influencer le destin, lancer un sortilège, se protéger dans la bataille…Plus tard, leur sens fut détourné et on en retrouve gravées sur les pierres. Elles deviennent alors de simples textes commémoratifs pour signifier des hauts-faits d’armes ; parfois elles rappellent la mémoire de grands guerriers ou grands rois. Mais là n’est pas notre sujet. Les runes représentent à elles seules un sujet auquel il conviendrait de leur attribuer un blog à part entière. Dans l’enseignement des runes qui nous est parvenu dans l’Edda et les Nibelungen (chanson tirée d’un codex du XIIIè siècle en Allemagne), il existe plusieurs textes où les kenningar sont légion. Je vous propose d’en étudier quelques-uns.

Voici un chant clamé par Brunehilde à Siegfried :

« Arbre de l’assemblée des cuirasses

Je t’apporte de la magie,

Mêlée de pouvoir et de renommée,

Forte d’incantations puissantes

Et de runes de Joie. »

Les kenningar sont utilisés ici pour se faire comprendre des initiés. Dans l’enseignement ésotérique, seuls les pratiquants usaient de kenningar afin de se faire comprendre entre eux. Ainsi cela évitait de répandre leurs connaissances. Mais surtout, dans la pratique magique, il importait de nommer les choses et les hommes de manière détournée. Croire aux esprits et aux forces environnantes était un postulat nécessaire dans cet exercice. Aussi, il convenait de faire appel à des images poétiques pour saisir les correspondances mystérieuses entre les gestes et les faits les plus simples. Magie et poésie sont liées de manière inextricable dans les sagas islandaises. On peut donc en déduire que dans toute la pratique religieuse ou magique, les kenningar prenaient tout leur sens.

 

Ici, « Arbre de l’assemblée des cuirasses » est un kenning pour le guerrier. « Magie » est un mot que l’on peut aussi traduire par bière dans sa version originale « öl ». Cela induit un double sens ou un jeu de mots.  Brunehilde va enseigner la magie à Siegfried, mais on peut comprendre qu’elle lui donne une bière à boire comportant des composants magiques (« pouvoir et renommée »). S’agit-il d’un toast ou d’une déclamation à faire avant de boire  (« forte d’incantations ») ? Les runes de joie sont Wunjo, Jeran et Gebo. Wunjo est l’extase ; Jeran est la récolte abondante et la générosité ; Gebo est le don, l’offrande, le sacrifice. Par rapport au texte on peut relier les kenningar aux trois runes : la bière est issue de la récolte abondante (Jeran) ; le don est la boisson qu’offre Brunehilde à Siegfried (Gebo) ; l’extase (Wunjo) est le délire éthylique qui dans la mythologie germano-scandinave correspond au don de l’éloquence et de la poésie, attribut du dieu Odin (comme le sont les runes). Ainsi pour enseigner les runes qui apportent la joie (dans sons sens global), un rituel devait consister en une offrande d’une boisson issue de l’agriculture et avec laquelle il convenait de s’enivrer. On peut extrapoler en supposant que le contenant (corne à boire ?) devait être recouvert de la gravure des runes en question. Dans cette perspective, s’ouvre à nous un univers riche, codé, rempli de signes et symboles destinés aux initiés. Les kenningar sont donc originellement raccordés à la magie et à l’exercice sacerdotal.

 

Publié dans:Etudes, Le Moyen-Age |on 1 février, 2014 |Pas de commentaires »

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